José BakimaJosé Bakima

Quand la puissance devient l’unique langage du monde

PAR JOSE M. BAKIMA

Pourquoi les plus grands centres d’analyse stratégique voient-ils parfaitement les branches, mais rarement la sève ?

Nous vivons une époque paradoxale.

Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de centres d’analyse.

Jamais autant d’experts n’ont étudié les conflits, les marchés, les technologies, les rapports militaires, les transitions énergétiques ou les équilibres géopolitiques.

 

Des milliers de chercheurs,

des milliards de données,

des moyens financiers considérables,

des modèles mathématiques toujours plus sophistiqués.

 

Et pourtant,

l’humanité semble avancer vers une instabilité croissante.

Comment expliquer ce paradoxe ?

 

Les think tanks sont-ils moins intelligents que les générations précédentes ?

Certainement pas.

Le problème se situe ailleurs.

Il réside moins dans la qualité des analyses que dans l’ontologie qui les précède.

Nous avons pris l’habitude de penser que les think tanks analysent objectivement le monde.

En réalité, comme toute intelligence humaine, ils regardent le réel à partir d’une certaine représentation implicite de ce qu’est le monde.

Or cette représentation demeure rarement interrogée.

 

Avant toute stratégie, il existe une anthropologie.

Avant toute géopolitique, il existe une ontologie.

Avant de demander : « Que devons-nous faire ? », une civilisation répond déjà, souvent inconsciemment, à une question plus ancienne : Qu’est-ce que le réel ?

Si le réel est conçu comme un espace de compétition, les analyses chercheront naturellement les rapports de force.

Si le réel est conçu comme une rareté, les analyses chercheront les ressources à contrôler.

Si le réel est conçu comme une lutte permanente, les analyses privilégieront la puissance militaire, la dissuasion, les alliances, la domination technologique.

 

Toutes ces analyses peuvent être rigoureuses.

Mais elles demeurent enfermées dans la même hypothèse de départ.

L’angle mort apparaît précisément ici.

À force de mesurer la puissance, nous oublions de mesurer la maturation.

À force d’évaluer les capacités, nous cessons d’évaluer la sagesse.

À force de calculer les intérêts, nous oublions d’interroger les finalités.

Ainsi, les instruments deviennent de plus en plus précis, mais les questions de plus en plus étroites.

 

Il existe pourtant une autre manière de regarder le monde.

Elle ne nie pas les rapports de force.

Elle les replace dans une perspective plus vaste.

Elle demande :

Quelles relations rendent encore possible la continuité de la vie ?

Quel niveau de maturation institutionnelle possède une civilisation ?

Comment une société transmet-elle son patrimoine ?

Comment forme-t-elle ses enfants ?

Comment protège-t-elle les conditions de sa propre continuité ?

 

Ces questions sont rarement centrales dans les analyses stratégiques.

Et pourtant, elles déterminent souvent le destin des civilisations sur le long terme.

Une civilisation peut disposer d’une puissance militaire exceptionnelle, d’une économie dominante, d’une avance technologique considérable, et demeurer profondément immature.

Comme un adolescent doté d’une force physique extraordinaire, mais incapable de mesurer les conséquences de ses actes.

 

Inversement, une civilisation peut posséder des moyens plus modestes, tout en développant une remarquable capacité de transmission, de résilience, de coopération, et de continuité.

La véritable puissance réside peut-être davantage dans cette maturité que dans la seule accumulation des moyens.

 

Le paradigme du Dikenga propose ici un déplacement radical.

Il ne demande pas d’abord : Qui dominera demain ?

Il demande : Quelle civilisation accompagne le mieux la maturation du vivant ?

La différence paraît subtile.

Elle est en réalité immense.

L’une cherche principalement la victoire.

L’autre cherche la continuité.

L’une mesure les rapports de force.

L’autre cherche les conditions d’une coexistence durable.

L’une observe les branches.

L’autre cherche à comprendre la sève.

By amedee

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