Par Luc Alouma
Toute société qui aspire au développement doit d’abord connaître avec lucidité l’état réel de sa population. Gouverner, ce n’est pas seulement appliquer des théories apprises dans les universités ; c’est aussi comprendre les hommes et les femmes auxquels ces théories sont destinées.
La République démocratique du Congo traverse une crise qui dépasse les difficultés économiques ou politiques. Elle connaît également une profonde crise de la compréhension.
L’analphabétisme demeure encore important. Beaucoup de ceux qui ont fréquenté l’école ne maîtrisent que partiellement les connaissances qu’ils ont reçues. Plus préoccupant encore, une partie des diplômés possède des savoirs théoriques sans avoir véritablement assimilé leur logique profonde ni développé l’esprit critique indispensable à leur mise en œuvre. Le diplôme ne garantit donc pas toujours la compréhension.
Or, une politique publique ne produit jamais automatiquement les résultats obtenus ailleurs. Toute théorie scientifique, aussi pertinente soit-elle, suppose des conditions préalables à son application. Les sciences économiques, les sciences politiques, la sociologie ou le management ont démontré leur efficacité dans de nombreux pays, mais toujours dans des contextes où existaient déjà un certain niveau de stabilité, de discipline sociale, d’éducation, de confiance institutionnelle et de cohésion nationale.
Notre erreur consiste souvent à croire qu’il suffit d’importer une politique pour importer également ses résultats.
Ce raisonnement est faux.
Une politique n’agit jamais dans le vide. Elle agit sur une société donnée, avec son histoire, ses habitudes, son niveau d’éducation, sa culture administrative et son état psychologique.
En RDC, nous poursuivons souvent les objectifs les plus élevés sans construire les fondations qui devraient les soutenir.
Nous voulons attirer les investissements sans offrir un cadre macroéconomique suffisamment stable.
Nous voulons industrialiser le pays sans disposer d’industries capables de fabriquer les outils de cette industrialisation.
Nous voulons la paix sans bâtir une véritable capacité de dissuasion et des institutions de sécurité efficaces.
Nous voulons une agriculture moderne alors que l’insécurité alimentaire demeure largement répandue.
Nous voulons une démocratie performante avec un peuple dont une grande partie lutte quotidiennement pour sa survie.
Nous voulons changer les textes fondamentaux sans entreprendre simultanément un travail profond sur les mentalités.
Nous voulons la prospérité sans investir suffisamment dans l’éducation, la formation technique et la culture civique.
Le développement ressemble à une maison : chacun admire le toit, mais très peu acceptent de commencer par les fondations.
Dans plusieurs de mes travaux, j’ai soutenu que tant que les bases élémentaires — notamment la sécurité alimentaire, la stabilité politique, la bonne gouvernance et l’organisation territoriale — ne seront pas consolidées, les autres politiques de développement produiront des résultats limités.
Le problème n’est donc pas uniquement celui des politiques publiques ; il est aussi celui de leur environnement d’application.
Une expérience personnelle illustre parfaitement cette difficulté de compréhension.
Un jour, un cousin venu du village me rendit visite à Kinshasa. Je lui recommandai de faire preuve de prudence lorsqu’il utiliserait les bus urbains, car les montées y étaient souvent désordonnées et exigeaient parfois de bousculer les autres afin de se frayer un passage.
Il comprit mon conseil au pied de la lettre.
À l’arrivée d’un bus, il se plaça entre les deux battants de la portière du bus et dans une lutte acharnée, empêcha physiquement les passagers d’entrer et de sortir, convaincu qu’il appliquait fidèlement ce que je lui avais recommandé.
Il avait entendu les mots, mais il n’en avait pas compris le sens.
Cette anecdote, au-delà de son caractère amusant, traduit une réalité plus profonde : écouter ne signifie pas nécessairement comprendre.
Cette crise de la compréhension affecte aujourd’hui une partie de notre société. Elle résulte des insuffisances du système éducatif, mais aussi de décennies de pauvreté, de précarité, de traumatismes collectifs et d’absence de véritables repères civiques.
Dans un tel contexte, les responsables politiques, les intellectuels, les enseignants et les leaders d’opinion devraient faire preuve d’une grande pédagogie. Tous les messages ne sont pas reçus de la même manière par une population fragilisée. Certaines idées complexes peuvent être mal interprétées et produire des réactions imprévues.
Une société privée de solides bases éducatives réagit souvent par excès : soit elle applaudit sans esprit critique, soit elle rejette avec violence ce qu’elle n’a pas réellement compris. Les nuances disparaissent au profit de l’émotion.
C’est pourquoi la popularité instantanée ne devrait jamais être confondue avec une véritable adhésion éclairée.
Plusieurs responsables politiques paient aujourd’hui les conséquences d’actes ou de discours qu’ils n’ont parfois jamais voulus eux-mêmes, mais qui ont été amplifiés, déformés ou radicalisés par certains de leurs proches, de leurs militants ou de leurs soutiens.
Cette réalité appelle chacun à davantage de responsabilité.
Le développement d’une nation commence par le développement de l’intelligence collective. Avant de transformer les institutions, il faut élever les capacités de compréhension des citoyens. Avant d’exiger des comportements démocratiques, il faut construire une culture démocratique. Avant d’espérer des résultats extraordinaires, il faut poser les fondations ordinaires qui rendent ces résultats possibles.
C’est peut-être là le plus grand chantier de la République démocratique du Congo : reconstruire non seulement ses infrastructures, mais aussi les capacités intellectuelles, civiques et morales de son peuple. Car une nation ne progresse durablement que lorsque ses citoyens comprennent le sens des transformations qu’ils entreprennent.
loucasalouma@yahoo.fr

