Un champ de maïsUn champ de maïs. Photo d'illustration

Réflexions pour une nouvelle étape de la politique agricole congolaise

 PAR JOSE M. BAKIMA DMV, MSc, PhD

Introduction

La Loi portant principes fondamentaux relatifs à l’agriculture, promulguée en 2011, constituait une avancée majeure dans la volonté de faire de l’agriculture un pilier du développement national.

Elle répondait à un besoin réel : doter le pays d’un cadre juridique moderne susceptible d’encourager les investissements, d’améliorer la production agricole et de contribuer à la sécurité alimentaire.

Plus de quinze ans après sa promulgation, force est cependant de constater que les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous.

Cette situation appelle une réflexion de fond.

La question n’est pas de savoir si la loi était bonne ou mauvaise.

La véritable question est de comprendre pourquoi son impact est demeuré limité malgré la pertinence de plusieurs de ses dispositions.

Première question : pourquoi la loi est-elle restée largement inappliquée pendant plus de quinze ans ?

L’explication ne peut être uniquement administrative ou budgétaire.

De nombreuses lois connaissent des difficultés d’application sans pour autant rester pratiquement inopérantes durant une période aussi longue.

Il convient donc de s’interroger sur un facteur plus profond : l’existence éventuelle d’un décalage entre la vision portée par la loi et les réalités historiques, foncières, culturelles et territoriales du Congo.

Une loi peut être juridiquement solide tout en demeurant socialement difficile à mettre en œuvre lorsqu’elle ne s’inscrit pas dans les représentations profondes de la société qu’elle entend organiser.

Deuxième question : est-ce un problème de rédaction ou un problème de vision ?

La loi de 2011 a été conçue principalement dans une logique sectorielle.

L’agriculture y apparaît essentiellement comme un secteur économique parmi d’autres.

Cette approche correspond aux modèles dominants de développement des dernières décennies.

Or l’expérience montre que, dans de nombreux territoires congolais, l’agriculture dépasse largement le cadre économique.

Elle touche :

  • la terre ;
  • la famille ;
  • la transmission ;
  • l’identité communautaire ;
  • les autorités coutumières ;
  • les ressources naturelles ;
  • la stabilité sociale.

La difficulté n’est peut-être donc pas d’abord juridique.

Elle est peut-être paradigmatique.

Le défi consiste aujourd’hui à passer d’une vision sectorielle de l’agriculture à une vision systémique intégrant le territoire, le vivant et la souveraineté.

 Troisième question : peut-on réellement assurer la souveraineté alimentaire sans repenser la question foncière ?

La terre constitue le fondement de toute politique agricole.

Or la question foncière demeure l’un des principaux points de tension dans les espaces ruraux.

La coexistence parfois difficile entre droit moderne, droit coutumier, concessions, investissements privés et usages communautaires crée une insécurité qui freine durablement le développement agricole.

Il devient difficile de parler de souveraineté alimentaire sans aborder simultanément :

  • la sécurisation foncière ;
  • les droits des communautés locales ;
  • la protection des terres agricoles stratégiques ;
  • la responsabilité envers les générations futures.

L’avenir agricole du Congo dépendra largement de sa capacité à clarifier son rapport à la terre.

Quatrième question : peut-on protéger l’agriculture sans protéger les bassins, les forêts et les ressources en eau ?

L’agriculture ne peut être isolée des écosystèmes qui la rendent possible.

Les sols dépendent des forêts.

Les rendements dépendent de l’eau.

La résilience dépend de la biodiversité.

Le changement climatique rappelle chaque jour davantage l’interdépendance entre production agricole et santé des écosystèmes.

Une politique agricole moderne ne peut donc plus être conçue indépendamment :

  • des bassins hydrographiques ;
  • des forêts ;
  • des zones humides ;
  • des ressources en eau ;
  • de la restauration des sols.

Protéger l’agriculture exige aujourd’hui de protéger les conditions mêmes de la vie agricole.

Cinquième question : peut-on parler d’agriculture sans parler de ruralité et de transmission ?

L’agriculture n’est pas seulement une activité économique.

Elle est également une manière d’habiter le territoire.

Or les espaces ruraux congolais connaissent une crise profonde :

  • vieillissement des producteurs ;
  • exode des jeunes ;
  • faiblesse des infrastructures ;
  • dégradation des services sociaux ;
  • perte progressive des savoir-faire.

Une politique agricole durable doit être aussi une politique de revitalisation rurale.

Elle doit créer des conditions permettant aux jeunes générations de considérer à nouveau la terre comme une opportunité d’avenir.

Sans transmission, il n’existe pas d’agriculture durable.

Sans ruralité vivante, il n’existe pas de souveraineté alimentaire durable.

Vers une nouvelle génération de politiques agricoles

L’expérience des quinze dernières années invite à dépasser une approche strictement productive de l’agriculture.

Le contexte actuel impose une vision plus large intégrant :

  • la souveraineté alimentaire ;
  • la gestion durable des terres ;
  • la protection du vivant ;
  • la sécurité nationale ;
  • la revitalisation des territoires ruraux ;
  • la responsabilité intergénérationnelle.

L’agriculture apparaît alors non plus comme un simple secteur économique mais comme l’un des fondements de la stabilité et de la continuité nationale.

Conclusion

La question centrale n’est peut-être plus :

« Comment appliquer davantage la loi de 2011 ? »

La question devient :

  • « Comment faire évoluer notre vision de l’agriculture afin qu’elle réponde aux défis du XXIe siècle ? »

Cette évolution ne suppose pas nécessairement le rejet des acquis existants.

Elle invite plutôt à les inscrire dans un cadre plus large où la terre, l’eau, les forêts, les communautés rurales et les générations futures sont considérées comme les composantes d’un même patrimoine vivant.

L’avenir agricole du Congo dépendra moins de la quantité de textes produits que de la capacité du pays à définir une vision cohérente reliant agriculture, souveraineté, territoire et continuité du vivant.

 

By amedee

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