Luc AloumaLuc Alouma

Quand mes écrits trouvent un écho au-delà de nos frontières

Par Lucas Alouma

Depuis quelque temps, je m’étais volontairement abstenu d’intervenir publiquement sur la situation monétaire de la République démocratique du Congo, après les nombreuses analyses académiques que j’avais consacrées aux orientations prises depuis l’arrivée du nouveau Gouverneur de la Banque Centrale du Congo, M. Wameso.

J’avais beaucoup écrit, parfois avec insistance, parce que j’estimais que certains choix opérés dans la conduite de la politique monétaire méritaient d’être interrogés à la lumière des principes fondamentaux de la science économique et, surtout, des particularités structurelles de l’économie congolaise.

Face au silence institutionnel qui entourait ces contributions, j’avais fini par penser qu’elles n’avaient peut-être pas été entendues, ou du moins qu’elles n’avaient pas suscité l’attention proportionnelle à l’intensité du débat que j’avais essayé d’engager.

C’est dans ce contexte que j’ai récemment reçu une invitation des Éditions Universitaires Européennes, qui souhaitent examiner avec moi une perspective de collaboration éditoriale autour d’un projet d’ouvrage intitulé :

« Déconnexion monétaire, déplacement des équilibres macroéconomiques et réserves d’or : quid de la stabilité du franc congolais ? »

Comment ne pas éprouver une légitime satisfaction devant une telle marque d’intérêt ?

Mon émotion est d’autant plus grande que cette sollicitation extérieure semble avoir identifié précisément la problématique que je m’efforce depuis plusieurs mois de mettre en lumière : celle de la relation entre l’économie réelle, les équilibres monétaires, la dollarisation, les ressources naturelles et la stabilité du franc congolais.

Cette expérience m’amène cependant à une réflexion plus profonde sur la condition de la pensée scientifique en Afrique.

Nos sociétés ne souffrent pas uniquement d’une insuffisance de ressources matérielles. Elles souffrent également, et peut-être plus profondément encore, d’une difficulté à identifier, valoriser et mobiliser les ressources intellectuelles qu’elles produisent elles-mêmes.

Des réflexions élaborées au prix d’importants efforts intellectuels, nourries par l’observation, l’expérience professionnelle et la confrontation avec les théories économiques, peuvent demeurer longtemps ignorées par les centres nationaux de décision et de recherche, avant de susciter parfois de l’intérêt ailleurs.

Le paradoxe est douloureux.

Nous affirmons vouloir transformer nos économies, renforcer nos institutions et construire notre souveraineté, mais nous accordons encore trop peu de place à la confrontation intellectuelle rigoureuse susceptible précisément de nous aider à comprendre nos propres réalités.

J’ai écrit pour contribuer au débat.

J’ai écrit pour interpeller la Banque Centrale du Congo, les responsables de la politique économique, les universitaires, les chercheurs et, plus largement, tous ceux qui portent une responsabilité dans la compréhension et la transformation de notre économie.

Il ne s’agissait pas de prétendre détenir une vérité définitive. La science ne fonctionne d’ailleurs pas ainsi. Une proposition scientifique acquiert sa valeur lorsqu’elle peut être confrontée à d’autres propositions, soumise aux faits, discutée, réfutée éventuellement, puis améliorée.

Mais encore faut-il accepter le débat.

Or, nous observons parfois dans nos milieux intellectuels une tendance préoccupante à l’enfermement dans des savoirs établis, à la personnalisation des controverses ou à une forme d’immobilisme intellectuel résultant du manque d’actualisation des connaissances, d’expérimentation et d’observation.

La science ne devrait pourtant connaître ni fanatisme ni fidélité personnelle.

Ce sont les idées que l’on doit réfuter, non les personnes qui les portent.

C’est précisément dans cet esprit que j’ai accueilli l’intérêt manifesté pour mes travaux. Comment ne pas tendre la main à une institution qui propose de participer à cette noble entreprise qu’est la promotion et la transmission des connaissances, lorsque l’on sait combien d’esprits brillants, au fil des siècles, ont consacré leur existence — parfois au prix de lourds sacrifices — à produire les savoirs dont nous sommes aujourd’hui les héritiers ?

Je ressens à cet égard une véritable dette envers la jeunesse et envers les générations qui viendront après nous.

Recevoir le savoir crée une responsabilité de transmission.

Nous ne sommes pas propriétaires des connaissances que nous avons acquises. Nous n’en sommes que momentanément les dépositaires.

Je n’ai évidemment pas connu Adam Smith, pas plus que Keynes, Schumpeter ou les nombreux penseurs dont les travaux ont contribué directement ou indirectement à ma formation intellectuelle. Pourtant, j’ai énormément reçu d’eux.

Leurs réflexions ont traversé les siècles, les frontières et les générations pour parvenir jusqu’à nous.

Comment, dès lors, ne pas ressentir à notre tour l’obligation morale et intellectuelle de laisser quelque chose à ceux qui viendront après nous ?

Cette responsabilité est d’autant plus importante dans un monde où les forces du pouvoir, des intérêts particuliers et de la convoitise peuvent parfois détourner la connaissance de sa vocation première.

L’Université et la science devraient demeurer des espaces où les idées sont confrontées aux idées, où les théories rencontrent les faits, où une connaissance peut être remise en question par une connaissance plus robuste, et où aucune autorité ne devrait dispenser une proposition de l’épreuve de la raison.

C’est dans cet esprit que j’écris.

Je n’écris ni pour plaire, ni pour satisfaire une ligne idéologique particulière, ni pour rechercher une unanimité qui serait d’ailleurs contraire à la nature même du débat intellectuel.

Je m’efforce simplement, avec toutes les limites inhérentes à l’intelligence humaine, d’introduire dans mes analyses une certaine mesure, une profondeur humaine et, surtout, une confrontation permanente entre les concepts économiques et la réalité observable.

Je suis donc particulièrement heureux de constater qu’un regard extérieur ait pu déceler cette démarche dans mes écrits indépendamment de ce que je pouvais moi-même en dire. Cette reconnaissance est précisément précieuse parce qu’elle ne procède pas de mon propre jugement. Elle constitue pour moi non pas une consécration, mais un encouragement à approfondir davantage le travail commencé.

Je demeure profondément conscient que la connaissance est infiniment plus vaste que ma propre intuition intellectuelle.

C’est précisément pourquoi la rencontre entre un auteur et une maison d’édition expérimentée peut devenir féconde. L’auteur apporte ses observations, ses recherches, ses intuitions et sa compréhension particulière du réel ; l’éditeur apporte son expérience, son regard critique, ses exigences méthodologiques et sa capacité à accompagner la transformation d’une réflexion en une œuvre structurée, accessible et durable.

Avec un accompagnement éditorial rigoureux, je demeure convaincu qu’il est possible de produire des ouvrages véritablement utiles à notre époque et, tout particulièrement, à mon pays, qui a profondément besoin de connaissances scientifiques capables d’éclairer ses réalités économiques, sociales et institutionnelles.

Car la RDC ne manque pas seulement de capitaux, d’infrastructures ou de technologies. Elle a également besoin d’une pensée capable d’interroger ses propres réalités avec lucidité, de confronter les politiques publiques aux connaissances établies et de transformer la réflexion scientifique en propositions susceptibles d’éclairer l’action.

C’est aussi pourquoi cette expérience m’interpelle personnellement.

Comment expliquer qu’une réflexion consacrée principalement aux problèmes économiques de mon propre pays puisse attirer l’attention à plusieurs milliers de kilomètres avant de susciter un véritable débat institutionnel là où ces problèmes se manifestent quotidiennement ?

La question dépasse ma personne.

Elle concerne tous ces chercheurs, enseignants, ingénieurs, économistes, médecins, philosophes et penseurs africains dont les connaissances restent parfois sous-utilisées alors même que leurs sociétés recherchent désespérément des solutions à des problèmes qu’ils étudient depuis des années.

Un pays qui ne sait pas écouter ses penseurs finit souvent par importer, à grands frais, les idées qu’il avait déjà à sa disposition.

Voilà peut-être l’un des paradoxes les plus coûteux du sous-développement.

Il ne suffit donc pas de disposer de ressources naturelles considérables. Une nation doit également apprendre à reconnaître, organiser et mobiliser son capital intellectuel.

Les minerais peuvent financer une économie ; les idées peuvent en transformer la trajectoire.

C’est pourquoi je remercie sincèrement les nombreux scientifiques, universitaires, lecteurs et compatriotes, en RDC comme ailleurs, qui ont accompagné mes réflexions par leurs critiques, leurs encouragements et leurs interrogations. Beaucoup connaissent eux-mêmes cette difficulté d’être entendus dans des environnements où la pensée indépendante peine parfois à trouver les espaces nécessaires à son expression.

Cette nouvelle perspective éditoriale ne représente donc pas, à mes yeux, une victoire personnelle. Je voudrais plutôt la considérer comme une responsabilité supplémentaire : celle de travailler davantage, de vérifier davantage, de démontrer davantage et de soumettre mes hypothèses à une confrontation scientifique encore plus exigeante.

Car une idée ne devient pas scientifique parce que son auteur y croit ; elle le devient lorsqu’elle accepte l’épreuve des faits, de la démonstration et de la contradiction.

Au milieu des intérêts, des idéologies et des rapports de force, la recherche sincère de la vérité scientifique demeure l’un des remparts les plus solides contre l’obscurantisme, l’improvisation et la mauvaise décision publique. J’accueille donc avec reconnaissance et espérance cette perspective de collaboration éditoriale.

Puisse-t-elle être intellectuellement exigeante, humainement enrichissante et durablement féconde ; puisse-t-elle contribuer à la transmission des connaissances, à la formation de notre jeunesse et à l’émergence d’un débat économique africain davantage enraciné dans nos propres réalités.

Et si mes recherches peuvent apporter, ne serait-ce qu’une pierre, à cette immense construction intellectuelle, alors les heures consacrées à observer, réfléchir, écrire et parfois contredire n’auront pas été vaines.

Car une nation ne se développe pas seulement par ce qu’elle possède.

Elle se développe aussi par ce qu’elle comprend de ce qu’elle possède, par la manière dont elle transforme cette compréhension en connaissance, et par le courage avec lequel elle transforme cette connaissance en action.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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