Trente ans de conflits dans l’Est : comprendre les réseaux, les intérêts et les mécanismes qui entretiennent la tragédie congolaise
PAR JOSE M. BAKIMA
Une guerre ne commence pas nécessairement là où les armes parlent
Depuis près de trente ans, les populations de l’Est de la République démocratique du Congo vivent au rythme des guerres, des déplacements forcés, des massacres, de la destruction des activités économiques et de l’incertitude permanente.
Les noms des mouvements armés changent. Les dirigeants se succèdent. Les alliances se forment, se défont et se recomposent. Les négociations aboutissent à des accords, souvent présentés comme des étapes décisives vers la paix.
Pourtant, les violences recommencent.
Cette répétition devrait nous conduire à poser une question différente de celles qui dominent habituellement les débats publics.
Non plus seulement : qui attaque le Congo ?
Mais également : qui rend ces attaques possibles, qui les soutient, qui les finance, qui les accompagne diplomatiquement et quels intérêts se reproduisent à travers les différentes guerres ?
Car la guerre ne se réduit pas aux hommes qui combattent.
Derrière les opérations militaires se trouvent des décisions politiques, des réseaux économiques, des circuits financiers, des dispositifs logistiques, des alliances internationales et des représentations historiques mobilisées pour justifier les interventions.
C’est cet ensemble qu’il faut examiner si nous voulons comprendre la persistance de la tragédie congolaise.
- La guerre de 1996 n’est pas née en 1996
La première guerre du Congo ne peut être comprise indépendamment des transformations survenues à la fin de la guerre froide.
Pendant plusieurs décennies, le régime de Mobutu avait occupé une position stratégique dans les rapports entre les puissances occidentales et l’Afrique centrale. La disparition de l’Union soviétique a modifié les conditions internationales de son maintien au pouvoir.
Parallèlement, l’État zaïrois s’affaiblissait. Ses institutions perdaient leurs capacités d’administration, de défense et de régulation du territoire.
La guerre civile rwandaise commencée en 1990, puis le génocide des Tutsi en 1994, ont profondément bouleversé l’équilibre des Grands Lacs.
L’arrivée massive de réfugiés rwandais dans l’Est du Zaïre s’est accompagnée de la présence d’anciens militaires et de membres des milices impliquées dans le génocide. Les camps sont devenus, dans certains secteurs, des espaces où se combinaient urgence humanitaire, présence de forces armées et tensions sécuritaires.
Ces réalités ne doivent jamais conduire à assimiler les réfugiés civils aux responsables des crimes du régime génocidaire.
Mais elles expliquent pourquoi la question des camps a pris une importance régionale considérable.
Le gouvernement zaïrois, les autorités rwandaises et les organisations internationales ont adopté des positions différentes sur les modalités de rapatriement, de démilitarisation et de sécurisation.
Les solutions envisagées n’ont pas permis d’empêcher l’aggravation de la crise.
À partir de 1996, celle-ci s’est transformée en intervention militaire régionale, puis en guerre visant le renversement du régime Mobutu.
La première leçon est donc essentielle : une guerre peut naître de la rencontre entre une crise réelle, un État affaibli et des stratégies politiques qui dépassent le problème initialement invoqué.
- Derrière la coalition combattante, rechercher les réseaux qui lui donnent sa puissance
L’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre, l’AFDL, apparaît officiellement comme une coalition congolaise engagée dans la lutte contre Mobutu.
Mais sa progression militaire doit aussi être comprise à partir du rôle déterminant des forces rwandaises et ougandaises.
Cela soulève une interrogation qui dépasse le cas congolais.
Lorsqu’un mouvement politique local bénéficie de capacités militaires, de moyens logistiques et de soutiens diplomatiques extérieurs, où se situe le véritable centre de décision ?
Il faut distinguer la direction officiellement présentée au public, les responsables des opérations militaires, les fournisseurs de moyens et les partenaires qui rendent l’intervention politiquement possible.
Ces fonctions peuvent appartenir à des acteurs différents.
Le mouvement local peut poursuivre ses propres objectifs, tandis que ses alliés régionaux recherchent des garanties sécuritaires, des positions stratégiques ou une influence durable.
Et les grandes puissances peuvent, de leur côté, encourager une évolution, la tolérer, lui fournir certains moyens ou chercher à en orienter le résultat.
L’existence de ces relations ne signifie pas nécessairement qu’un commanditaire unique contrôlerait tous les protagonistes.
Mais elle interdit de considérer une guerre comme une simple confrontation entre un gouvernement et des rebelles.
La puissance visible d’une organisation n’est pas toujours produite par cette organisation seule.
III. Le rôle des puissances extérieures : distinguer la neutralité déclarée des comportements effectifs
L’attitude des États-Unis au cours des dernières années du régime Mobutu mérite une place centrale dans cette analyse.
Les relations américaines avec le Rwanda et l’Ouganda, la coopération sécuritaire, les informations disponibles sur les interventions militaires et les démarches diplomatiques entreprises pendant la guerre constituent autant d’éléments à examiner conjointement.
La mission de l’ambassadeur américain Bill Richardson auprès de Mobutu, en avril 1997, illustre la volonté de Washington d’obtenir une transition mettant fin à son régime.
Mais la diplomatie américaine n’est qu’une partie du problème.
Il faut également rechercher comment ses positions ont influencé les décisions des acteurs régionaux et dans quelle mesure l’absence d’opposition à certaines opérations a pu modifier leurs possibilités d’action.
Une puissance internationale n’a pas besoin de commander directement une armée étrangère pour exercer une influence importante sur ses choix.
Elle peut agir par ses alliances, par l’assistance militaire, par les positions qu’elle défend dans les institutions internationales ou par les pressions qu’elle choisit de ne pas exercer.
Inversement, une coopération extérieure ne supprime pas l’autonomie politique des dirigeants régionaux.
L’analyse rigoureuse doit donc distinguer la connaissance, le soutien, l’assentiment, la coordination et le commandement.
Cette distinction n’affaiblit pas l’enquête. Elle permet d’attribuer à chaque acteur sa responsabilité effective.
- Les ressources minières peuvent financer la conquête du pouvoir avant même la victoire
Un autre aspect de la guerre de 1996–1997 mérite une attention particulière.
Avant même la chute de Mobutu, des sociétés minières étrangères négociaient déjà avec les responsables de l’AFDL des droits sur les ressources du territoire congolais.
Des accords étaient conclus et des avances financières étaient évoquées, alors que la conquête militaire du pays n’était pas achevée.
Ce mécanisme révèle une transformation décisive : la perspective d’un contrôle futur sur les ressources nationales devient un moyen d’obtenir des financements immédiats.
Pour une organisation combattante, l’accès anticipé aux richesses d’un territoire peut servir à entretenir son administration et ses opérations.
Pour l’investisseur, financer ou accompagner un pouvoir émergent peut permettre d’obtenir une position privilégiée sur des actifs stratégiques.
Ces intérêts ne sont pas nécessairement identiques, mais ils peuvent converger.
Cela ne signifie pas que les entreprises minières auraient conçu à elles seules la guerre contre Mobutu.
Cela signifie que la guerre possédait aussi une économie politique, dont les acteurs économiques pouvaient influencer le déroulement et les conséquences.
Il faut dès lors examiner les relations entre les détenteurs des ressources financières, les négociateurs des contrats, les autorités de la coalition et les bénéficiaires des concessions.
Car un conflit peut créer des engagements qui survivent à sa conclusion militaire.
- Gagner la guerre ne signifie pas conserver l’alliance qui l’a rendue possible
L’histoire de l’AFDL présente un paradoxe remarquable.
La coalition qui contribue à renverser Mobutu en mai 1997 se fracture rapidement. En 1998, Laurent-Désiré Kabila se retrouve en guerre contre plusieurs des partenaires régionaux qui avaient contribué à son ascension.
Cette rupture révèle une caractéristique fondamentale des coalitions politico-militaires.
Les objectifs communs qui permettent une victoire ne garantissent pas l’accord sur l’organisation du pouvoir après cette victoire.
Qui contrôlera les institutions ? Qui commandera l’armée ? Quelles obligations seront maintenues ? Quels engagements économiques ou sécuritaires seront honorés ? Quelle autonomie conservera le nouveau pouvoir ?
Ces questions deviennent parfois plus conflictuelles après la prise du pouvoir qu’avant elle.
Les engagements attribués aux accords de Lemera doivent être examinés dans ce contexte. Les versions diffusées de ces accords contiennent des dispositions dont l’authenticité et la portée exactes restent controversées.
Mais la question historique ne se limite pas à l’authentification d’un seul texte.
Elle porte sur l’ensemble des engagements, des attentes et des rapports de pouvoir issus de l’alliance de 1996.
Lorsqu’une coalition se défait, les réseaux qui l’ont constituée ne disparaissent pas nécessairement. Ils peuvent entrer en concurrence et devenir eux-mêmes des facteurs de nouvelles guerres.
- Les organisations changent, mais certains mécanismes peuvent subsister
Depuis 1996, l’Est congolais a connu une succession de mouvements armés, d’interventions régionales et de tentatives de règlement.
Le RCD, le CNDP et le M23 appartiennent à des périodes différentes. Leurs origines, leurs compositions et leurs objectifs déclarés ne sont pas parfaitement identiques.
Mais leur succession invite à rechercher les continuités possibles : trajectoires des responsables militaires, réseaux de recrutement, relations transfrontalières, circuits d’approvisionnement, systèmes de financement et mécanismes de négociation.
L’une des erreurs fréquentes consiste à croire que la dissolution officielle d’un mouvement signifie nécessairement la disparition de toutes ses capacités.
Or une organisation peut perdre son nom tout en conservant une partie de ses hommes, de ses réseaux et de ses ressources.
Certaines de ces capacités peuvent être intégrées dans les institutions nationales. D’autres peuvent se reconstituer à l’extérieur ou se réorganiser dans de nouvelles alliances.
La recherche doit établir ces continuités cas par cas.
C’est particulièrement important lorsqu’un accord de paix réduit temporairement les combats, mais laisse subsister les conditions qui permettent leur reprise.
La paix ne se mesure donc pas seulement à l’absence momentanée d’affrontements.
Elle se mesure aussi à la disparition ou à la transformation durable des mécanismes qui rendent les affrontements possibles.
VII. Cui bono ? — À qui profite la prolongation des conflits ?
Cette question doit être posée avec méthode.
Les avantages éventuels peuvent être de plusieurs natures.
Un gouvernement peut rechercher une influence régionale. Un groupe armé peut obtenir un contrôle territorial. Un réseau commercial peut tirer des revenus de la circulation des ressources. Un responsable politique peut renforcer sa position dans une négociation. Un intermédiaire peut prospérer dans un environnement où les règles ordinaires ne s’appliquent plus.
Cependant, bénéficier d’un conflit ne signifie pas nécessairement l’avoir déclenché.
Il faut retrouver les décisions, les moyens engagés et les relations permettant de passer du bénéfice à une responsabilité démontrable.
C’est précisément pourquoi l’analyse des réseaux est indispensable.
Il ne suffit pas d’identifier les protagonistes visibles.
Il faut aussi rechercher leurs partenaires, les intermédiaires, les sources de financement, les fournisseurs, les protections diplomatiques et les destinations des ressources économiques.
Cette démarche permet de dépasser les accusations générales et de rechercher des responsabilités précises.
VIII. Le coût humain doit rester au centre de l’enquête
Depuis trente ans, la population congolaise paie un prix humain considérable.
Les guerres ont provoqué des massacres, des déplacements, des violences sexuelles, la destruction de villages et la désorganisation durable de la vie économique et sociale.
Le rapport Mapping du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a documenté 617 incidents parmi les plus graves survenus entre 1993 et 2003.
Cette documentation nous rappelle que les analyses géopolitiques ne doivent jamais faire disparaître les victimes derrière les stratégies des États et les intérêts des puissances.
Mais elle pose également une question de responsabilité historique.
Lorsque des populations subissent les conséquences d’opérations rendues possibles par des alliances et des soutiens qui dépassent leurs frontières, l’investigation ne peut s’arrêter aux seuls exécutants des violences.
Elle doit rechercher toute la chaîne de décisions et de contributions, sans préjuger du degré de responsabilité juridique de chacun.
La souffrance des Congolais ne peut pas être réduite à une conséquence secondaire des rivalités internationales.
Elle constitue le point à partir duquel nous devons interroger la légitimité des politiques menées, la responsabilité des institutions et l’efficacité réelle des accords de paix.
- Pourquoi les accords ne suffisent-ils pas ?
Depuis trois décennies, les accords ont été nombreux.
Certains ont permis de réduire les affrontements ou de rétablir des relations diplomatiques. D’autres ont organisé l’intégration d’anciens combattants et la redistribution des responsabilités politiques.
Mais une question demeure : que deviennent les systèmes qui alimentaient la guerre une fois les accords signés ?
Si les réseaux de financement subsistent, si les circuits d’approvisionnement restent opérationnels, si les frontières demeurent poreuses aux interventions armées et si les institutions nationales ne disposent pas des moyens d’administrer durablement les territoires, l’accord risque de suspendre les violences sans résoudre leurs conditions de reproduction.
Une paix véritable exige donc davantage qu’un partage des fonctions ou qu’un compromis temporaire entre dirigeants.
Elle suppose des capacités nationales de sécurité, de renseignement, de justice, d’administration, de maîtrise des ressources et de protection des populations.
Elle suppose également que les acteurs extérieurs soient tenus de respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale du Congo.
La souveraineté ne doit pas demeurer une affirmation juridique. Elle doit devenir une capacité effective.
- Passer de la gestion des guerres à la désarticulation de leurs mécanismes
Si la RDC veut sortir durablement de cette tragédie, elle doit se donner les moyens de comprendre les systèmes auxquels elle est confrontée.
Cela appelle une véritable politique nationale de connaissance stratégique.
Il faut reconstituer les trajectoires des mouvements armés, les réseaux de financement, les circuits commerciaux, les relations diplomatiques et l’évolution des alliances.
Il faut également préserver les archives, soutenir les enquêtes indépendantes, établir les responsabilités et transmettre aux institutions une mémoire rigoureuse des événements.
Ce travail ne doit pas devenir un instrument de stigmatisation communautaire. Les citoyens congolais doivent être protégés dans leur diversité, quelles que soient leurs origines ou leurs langues.
Les responsabilités militaires et politiques sont individuelles ou institutionnelles. Elles ne se transmettent pas collectivement à des populations.
Enfin, le Congo doit transformer sa politique extérieure.
Les partenariats internationaux devraient être évalués non seulement à partir des engagements annoncés, mais également selon les capacités qu’ils permettent effectivement de construire : sécurité, industrie, infrastructures, technologie, connaissance et autonomie de décision.
Une République qui demeure dépendante d’autrui pour comprendre les menaces, équiper ses forces, administrer ses frontières et valoriser ses ressources reste exposée à la répétition des crises.
Conclusion — Comprendre la guerre pour empêcher sa reproduction
Trente ans après le déclenchement de la première guerre du Congo, la question centrale n’est plus seulement de savoir pourquoi Mobutu est tombé, pourquoi Laurent-Désiré Kabila a été porté au pouvoir ou pourquoi les alliances régionales se sont rompues.
Elle est de comprendre pourquoi les guerres ont continué de se reproduire, sous des formes différentes, malgré les changements de régime et les accords successifs.
Pour répondre, il faut examiner la mécanique des conflits dans son ensemble : les crises qui ouvrent les possibilités d’intervention, les coalitions qui se constituent, les moyens qui leur sont fournis, les intérêts qui convergent, les ressources qui alimentent les opérations et les réseaux qui survivent aux changements politiques.
L’étude du passé ne doit pas servir à entretenir indéfiniment les antagonismes.
Elle doit permettre d’identifier les mécanismes à désarticuler.
Car la véritable question n’est pas seulement : qui a gagné ou perdu les guerres du Congo ?
Elle est désormais : comment empêcher que de nouveaux acteurs puissent continuer à faire de la guerre un moyen d’acquérir du pouvoir, des ressources et de l’influence aux dépens du peuple congolais ?
La réponse ne réside pas uniquement dans un nouvel accord.
Elle réside dans la construction d’une République capable de connaître son histoire, de comprendre son environnement, de maîtriser ses ressources, d’assurer sa sécurité et de préserver sa liberté de trajectoire.
La paix durable commencera lorsque les mécanismes qui rendent la guerre profitable, possible et reproductible auront été compris, combattus et remplacés par des capacités nationales qui survivent aux hommes et aux crises.

