À New York, Judith Suminwa a demandé que les pays en développement ne restent pas spectateurs de la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle. La Première ministre a soutenu le dialogue des Nations unies sur l’IA, plaidé pour un fonds mondial de renforcement des capacités et averti que « la fracture numérique ne peut devenir une fracture de l’intelligence ». La préoccupation est légitime. Mais…
L’ONU reconnaît elle-même que les technologies les plus avancées restent concentrées entre quelques entreprises et quelques États, tandis que 118 pays demeurent encore à l’écart des principales discussions internationales sur leur gouvernance et que moins d’un tiers des pays en développement disposent d’une stratégie nationale d’IA.
La difficulté pour la RDC commence pourtant bien avant l’entrée dans cette salle où l’on voudrait participer à l’écriture des règles. Elle se trouve dans les puces que nous ne fabriquons pas, les centres de données que nous ne possédons presque pas, les capacités de calcul que nos universités peinent à financer, les modèles que nous ne développons pas à grande échelle et les entreprises technologiques capables de transformer une recherche locale en produit mondial qui restent extrêmement rares. Réclamer une chaise autour de la table est nécessaire lorsque des décisions internationales nous concernent. La chaise ne devient cependant pas une politique industrielle simplement parce que notre drapeau est posé devant.
Écrire la règle n’écrit pas l’algorithme
La gouvernance de l’IA compte. Elle déterminera progressivement les règles concernant les données, les responsabilités des entreprises, les usages militaires, les droits des citoyens, les discriminations algorithmiques, la propriété intellectuelle et probablement des questions que la technologie n’a pas encore suffisamment mûri pour faire apparaître. Exclure les pays en développement de cette discussion reviendrait à leur demander demain d’appliquer des normes qu’ils n’auraient pas contribué à définir.
Sur ce point, la revendication portée par Judith Suminwa ne manque pas de fondement. L’Assemblée générale elle-même cherche à élargir la participation et considère qu’une grande partie des décisions les plus importantes reste aujourd’hui concentrée entre quelques acteurs.
La confusion commence lorsque la place dans la gouvernance devient implicitement la mesure de la place dans l’économie technologique. Un pays peut réglementer un médicament qu’il ne fabrique pas, certifier un avion qu’il n’assemble pas et imposer des règles à une plateforme numérique qu’il n’a pas créée. Il doit même le faire pour protéger sa population. Rien de cela ne transforme pourtant ce pays en producteur pharmaceutique, aéronautique ou numérique. La souveraineté technologique ne commence pas lorsque l’on obtient le droit de commenter la technologie des autres. Elle commence lorsque l’on possède progressivement les capacités humaines, scientifiques, énergétiques, financières et industrielles permettant d’en produire une partie.
La RDC est déjà dans l’IA, mais surtout sous terre
Le discours de la Première ministre contient lui-même la contradiction qui mérite d’être creusée. Judith Suminwa a rappelé à l’ONU que les transformations liées à l’intelligence artificielle, aux infrastructures numériques, à l’électrification et au stockage énergétique augmentent la demande mondiale de cuivre, cobalt, lithium, nickel et autres minerais critiques. Elle a également défendu l’idée d’une RDC qui ne resterait pas enfermée dans son rôle de fournisseur de matières premières.
La RDC participe ainsi déjà matériellement à une partie du futur technologique, mais elle se trouve beaucoup plus près de son sous-sol que de son logiciel. Le minerai quitte le territoire, traverse plusieurs transformations industrielles, prend de la valeur à chaque étape et finit parfois dans les infrastructures énergétiques, électroniques et numériques autour desquelles se construit la nouvelle économie mondiale. Lorsque vient ensuite le débat sur l’algorithme, le cloud, les puces ou les standards internationaux, la RDC réapparaît comme pays demandant davantage d’inclusion. Le problème n’est plus seulement celui d’une mauvaise répartition mondiale de la parole. Il concerne la place occupée dans la chaîne qui transforme une ressource en technologie, puis une technologie en pouvoir économique.
Nous pouvons alors nous retrouver dans une position étrange où les minerais issus de la RDC contribuent matériellement à l’économie numérique mondiale tandis que les entreprises de la RDC achètent ensuite les services numériques produits ailleurs avec des infrastructures auxquelles nous avons indirectement fourni une partie des matières premières. Vouloir davantage de voix dans la gouvernance de cette architecture reste raisonnable, mais la question beaucoup plus inconfortable consiste à demander combien d’étages de cette architecture nous voulons enfin construire nous-mêmes.
Le monde ne négocie pas seulement avec des drapeaux
Les règles internationales ne sont jamais écrites dans un vide économique. Les États-Unis arrivent dans les discussions sur l’IA avec des entreprises qui conçoivent certains des modèles les plus avancés, des géants du cloud, des producteurs de technologies critiques et un immense marché de capitaux. La Chine avance avec ses propres modèles, une industrie électronique considérable, des capacités énergétiques, des infrastructures numériques et un plan quinquennal qui place déjà l’IA incarnée, le quantique, la 6G et les interfaces cerveau-machine parmi les industries à préparer. L’Union européenne dispose de moins de plateformes mondiales dominantes mais transforme la taille de son marché et son pouvoir réglementaire en capacité d’imposer certaines normes aux entreprises souhaitant y opérer.
La RDC arrive avec un autre rapport de force. Son importance minière lui donne un levier réel, sa population représente un futur marché considérable et sa position au cœur de l’Afrique centrale lui donne une valeur géopolitique qui ne doit pas être minimisée. Aucun de ces avantages ne remplace pourtant une capacité technologique domestique. Dans une négociation internationale, tous les États possèdent juridiquement une voix. Dans une négociation industrielle, la voix pèse aussi ce que l’économie placée derrière elle permet de retirer, de fournir, d’inventer ou de refuser.
La distinction devrait modifier notre manière de parler de souveraineté numérique. Il ne suffit pas que la RDC soit présente lorsque les puissances discutent de l’avenir de l’IA. Il faut également qu’une décision prise à Kinshasa puisse progressivement avoir des conséquences économiques ailleurs. Cette capacité ne vient pas d’un siège supplémentaire dans un comité. Elle vient d’entreprises, de chercheurs, de brevets, d’infrastructures, de capital et d’un marché que l’État a suffisamment organisé pour transformer les connaissances en production.
Un fonds mondial peut acheter l’accès sans acheter l’indépendance
La proposition d’un fonds mondial de renforcement des capacités mérite également d’être examinée au-delà de sa formulation généreuse. Les écarts entre pays sont réels et le coût des infrastructures de calcul, de la formation spécialisée et de l’accès aux technologies peut exclure des économies entières de cette nouvelle révolution. Un mécanisme international capable d’élargir cet accès pourrait financer des formations, soutenir des infrastructures, renforcer des administrations et aider des universités qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour suivre l’évolution extrêmement rapide de l’IA. L’idée correspond d’ailleurs aux préoccupations actuelles de l’ONU sur la concentration des capacités technologiques.
Tout dépend néanmoins de ce que le mot capacité finit par désigner. Acheter des licences étrangères, louer de la puissance de calcul à des fournisseurs étrangers, envoyer quelques fonctionnaires en formation et introduire des assistants d’IA dans l’administration améliore l’usage. Cela ne crée pas nécessairement une industrie. Une fracture d’accès peut se réduire pendant qu’une fracture de production continue de s’élargir. La RDC pourrait devenir beaucoup meilleure utilisatrice des technologies conçues ailleurs sans augmenter significativement sa capacité à produire les siennes.
Un fonds mondial ne peut surtout pas remplacer un budget national de recherche, des universités correctement équipées, une politique énergétique crédible, une stratégie de données, du capital-risque, une commande publique capable de servir de premier client aux innovations locales et une politique industrielle suffisamment patiente pour accepter que plusieurs projets échouent. L’aide internationale peut financer une rampe d’accès. Elle ne peut pas décider à notre place de la destination.
Nous avons déjà étudié notre préparation
La RDC ne part pas complètement de zéro. Avec l’appui de l’UNESCO, elle s’est engagée dans la méthodologie RAM destinée à évaluer son niveau de préparation à l’intelligence artificielle. Des experts ont travaillé sur les dimensions réglementaires, institutionnelles et infrastructurelles, et le processus a abouti en juin 2025 à la validation d’un premier rapport national accompagné d’une feuille de route stratégique. Les autorités de la RDC ont elles-mêmes présenté cette démarche aux Nations unies comme couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis les semi-conducteurs et les infrastructures de calcul jusqu’aux logiciels susceptibles de transformer la santé, l’éducation, l’agriculture, l’énergie et les transports.
Le temps de l’évaluation devrait désormais produire celui de la mesure. Combien de capacité de calcul nouvelle a été installée depuis cette feuille de route, combien de laboratoires universitaires disposent d’équipements suffisants, combien de chercheurs travaillent durablement sur l’IA, combien d’entreprises de la RDC développent des produits plutôt que d’intégrer des API étrangères, combien de jeux de données ont été constitués localement, combien d’investissements publics ou privés soutiennent la recherche et combien d’applications développées en RDC fonctionnent réellement à une échelle significative dans la santé, l’agriculture ou l’administration ?
La question linguistique pourrait à elle seule devenir un test de notre ambition. Les grands modèles comprennent de mieux en mieux les langues dominantes parce que des milliards de pages, de livres, d’enregistrements et de conversations ont nourri leur apprentissage. Lingala, swahili, tshiluba et kikongo ne bénéficieront pas automatiquement de la même profondeur numérique. Un État qui affirme vouloir éviter une « fracture de l’intelligence » devrait pouvoir expliquer comment il compte empêcher que ses propres langues deviennent périphériques dans les systèmes qui organiseront demain l’éducation, l’administration, le commerce et l’accès à l’information.
Réglementer ce que l’on ne produit pas, s’en contenter devient dangereux
Il serait facile mais erroné de conclure que la RDC devrait d’abord produire de l’intelligence artificielle avant de participer à sa réglementation internationale. Les conséquences de cette technologie atteindront la RDC indépendamment de notre niveau de production. Les systèmes importés peuvent discriminer, manipuler, collecter des données, transformer l’emploi ou être utilisés par des administrations et des entreprises locales. La RDC doit alors participer aux règles précisément parce que d’autres développent des technologies capables d’avoir des effets sur sa population. L’inclusion défendue par Judith Suminwa possède sous cet angle une véritable justification.
La faiblesse apparaîtrait plutôt dans une politique qui confondrait cette participation avec une victoire technologique. Nous pouvons obtenir une place dans tous les dialogues mondiaux, signer toutes les déclarations éthiques et participer à tous les groupes d’experts sans déplacer d’un centimètre notre position dans la chaîne de valeur. La diplomatie peut empêcher que les autres écrivent seuls certaines règles. Elle ne peut pas écrire à notre place une ligne de code, alimenter un centre de données, équiper une université ou transformer une recherche en entreprise.
La meilleure place autour de la table reste celle que l’on construit chez soi
Judith Suminwa a raison sur un point essentiel. Une intelligence artificielle gouvernée exclusivement par les pays et les entreprises qui la dominent économiquement risquerait de reproduire leurs intérêts, leurs données et leurs priorités dans des technologies destinées pourtant à être utilisées dans le monde entier. La RDC doit participer à cette conversation et défendre les pays qui ne disposent pas encore des mêmes capacités. L’ONU elle-même reconnaît l’ampleur de cette asymétrie et cherche à construire un système plus inclusif.
L’ambition de la RDC devrait néanmoins commencer là où le discours de New York s’arrête. Nous ne pouvons pas passer les prochaines années à demander que ceux qui fabriquent l’intelligence artificielle nous consultent sur les règles de ce qu’ils fabriquent. La véritable inclusion viendra aussi du jour où une université de la RDC développera quelque chose dont les autres auront besoin, où une entreprise de la RDC possédera une technologie qu’un marché extérieur voudra acheter, où nos langues auront suffisamment de données pour ne pas dépendre de la bonne volonté algorithmique d’un laboratoire étranger et où nos minerais ne constitueront plus notre contribution technologique la plus sophistiquée.
La RDC doit avoir une chaise autour de la table mondiale de l’intelligence artificielle. La question beaucoup plus exigeante commence une fois assise. Allons-nous encore discuter principalement de l’intelligence que les autres produisent, ou finirons-nous par apporter quelque chose que les autres devront eux aussi venir négocier avec nous ?
Amédée Mwarabu

