PAR JOSE M. BAKIMA DMV, MSc, PhD
Les économistes discutent depuis des siècles de la monnaie.
Ils débattent de son origine, de sa valeur, de sa quantité, de son émission ou de son contrôle.
Les écoles se succèdent.
Les doctrines se confrontent.
Les banques centrales ajustent leurs taux.
Les marchés réagissent.
Pourtant, une question demeure presque toujours absente :
À quoi la monnaie doit-elle servir ?
Cette absence n’est pas anodine.
Elle révèle une inversion profonde de notre manière de penser.
Nous avons transformé un instrument en finalité.
Nous avons fait de la circulation monétaire la mesure de la prospérité, alors qu’elle n’en est qu’un moyen.
Le Dikenga invite à retrouver l’ordre naturel des choses.
Il ne demande pas d’abord comment produire davantage de monnaie.
Il demande ce qui mérite véritablement d’être mis en circulation.
La réponse est simple : la vie.
Toute monnaie exprime une philosophie implicite.
Une monnaie qui récompense uniquement l’accumulation produit une civilisation de l’accumulation.
Une monnaie qui privilégie la spéculation produit une civilisation spéculative.
Une monnaie qui valorise l’extraction illimitée des ressources produit une économie prédatrice.
À l’inverse, une monnaie orientée vers la continuité du Vivant encourage naturellement les activités qui entretiennent les conditions de cette continuité.
Ainsi, la monnaie cesse d’être un simple équivalent général.
Elle devient un langage collectif indiquant ce qu’une société considère comme créateur de valeur.
Dans la perspective continuiste, la richesse ne se réduit jamais à un stock.
Elle est une capacité.
Capacité des sols à produire.
Capacité des forêts à se régénérer.
Capacité des familles à transmettre.
Capacité des communautés à coopérer.
Capacité des institutions à inspirer confiance.
Capacité des générations présentes à préserver les possibilités des générations futures.
Cette conception transforme profondément la fonction monétaire.
La monnaie n’est plus uniquement garante des échanges. Elle devient garante de la continuité. Elle récompense les activités qui augmentent le patrimoine vivant de la société. Elle décourage celles qui détruisent les équilibres essentiels.
Dans une telle perspective, l’agriculture acquiert une place centrale.
Non parce qu’elle nourrit seulement les populations.
Mais parce qu’elle entretient le premier capital de toute civilisation : la fertilité.
De même, l’éducation ne constitue plus une simple dépense publique.
Elle devient un investissement dans la mémoire collective.
La recherche scientifique n’est plus seulement un moteur d’innovation.
Elle participe à l’augmentation du patrimoine intellectuel transmis aux générations futures.
La santé n’est plus uniquement une politique sociale.
Elle représente la préservation du capital humain vivant.
Ainsi apparaît une idée nouvelle.
Le Produit Intérieur Brut ne mesure qu’une faible partie de la richesse réelle.
Une nation peut accroître son PIB tout en détruisant ses sols, ses eaux, ses langues, ses familles, sa confiance et sa biodiversité.
Elle s’appauvrit alors au moment même où ses statistiques semblent s’améliorer.
Le Continuisme propose donc un déplacement majeur. La véritable richesse d’une société réside dans la qualité de ses continuités.
Continuité écologique.
Continuité culturelle.
Continuité institutionnelle.
Continuité intergénérationnelle.
Continuité spirituelle.
La monnaie devrait refléter ces continuités plutôt que les ignorer.
Cette intuition ouvre des perspectives considérables pour la Constitution enracinée.
Le rôle de l’État ne serait plus seulement de protéger la monnaie.
Il serait de protéger les conditions qui donnent durablement une valeur à cette monnaie.
Autrement dit, la souveraineté monétaire ne peut être dissociée de la souveraineté alimentaire, de la souveraineté énergétique, de la souveraineté scientifique, de la souveraineté culturelle et de la souveraineté écologique.
Toutes participent d’une même architecture.
La monnaie n’en constitue qu’une expression.
Cette approche conduit également à reconsidérer la notion de dette.
Une dette financière peut être remboursée.
Une dette écologique accumulée pendant plusieurs générations exige parfois des siècles de réparation.
Une langue disparue ne peut être remboursée.
Une espèce éteinte ne peut être remboursée.
Une mémoire détruite ne peut être remboursée.
La comptabilité classique ignore ces pertes.
Le Continuisme les place au centre de l’économie. Il invite à élaborer une comptabilité du Vivant, dans laquelle les actifs naturels, culturels et humains sont reconnus comme les fondements véritables de la prospérité. Dès lors, la banque centrale n’apparaît plus seulement comme la gardienne de la stabilité des prix. Elle devient l’une des institutions chargées de préserver les conditions de la continuité nationale. Sa mission s’inscrit dans une architecture plus vaste où la politique monétaire dialogue avec la politique agricole, l’éducation, la recherche, la culture, l’aménagement du territoire et la protection des écosystèmes.
Le Dikenga nous rappelle enfin une vérité oubliée.
Dans le cercle, rien ne circule pour lui-même.
Chaque circulation nourrit une autre circulation.
L’eau nourrit la terre.
La terre nourrit les plantes.
Les plantes nourrissent les animaux.
Les animaux nourrissent les hommes.
Les hommes entretiennent les institutions.
Les institutions protègent les communautés.
Les communautés transmettent la mémoire.
La mémoire oriente de nouveau l’action humaine.
La monnaie doit retrouver cette logique circulaire.
Elle ne doit jamais interrompre le cercle.
Elle doit contribuer à son renouvellement.
C’est peut-être là sa plus haute fonction.
Non pas mesurer la richesse.
Mais rendre possible sa transmission.
Dans cette perspective, une civilisation ne se juge pas à la quantité de monnaie qu’elle produit, mais à la qualité du monde qu’elle laisse derrière elle.
Le Continuisme pourrait alors être défini comme l’art d’organiser les institutions de telle sorte que chaque génération transmette davantage de Vie qu’elle n’en a reçu.
Cette définition dépasse l’économie. Elle en révèle le véritable horizon : faire de la circulation des richesses une circulation de la vie elle-même.

