Par Lucas Alouma 
Ce que fait le Rwanda, ou plus précisément le régime du président Paul Kagame, à l’égard de la République démocratique du Congo ne peut être considéré comme acceptable. Aucun Congolais attaché à l’intégrité de son pays ne peut admettre qu’une puissance étrangère exerce une influence militaire, politique ou économique au détriment de notre souveraineté.
Cependant, le patriotisme exige aussi un devoir de lucidité.
La défense de la nation ne consiste pas uniquement à dénoncer les agressions extérieures. Elle impose également de regarder avec courage les faiblesses internes qui rendent ces agressions possibles.
Notre principale vulnérabilité réside dans la faiblesse de notre gouvernance et dans la corruption systémique qui fragilise progressivement toutes les institutions de l’État.
Ces dysfonctionnements constituent la véritable porte d’entrée de toutes les formes de prédation.
*Le Rwanda en tire profit, mais il n’est pas le seul. À l’intérieur même du pays, de nombreux réseaux ont parfaitement compris les insuffisances du système de gouvernance.* Ils prospèrent précisément parce que le pouvoir politique, souvent absorbé par sa propre conservation, manque de temps, de vision stratégique ou parfois des compétences nécessaires pour contrôler efficacement l’appareil d’État.
Autour du pouvoir gravite ainsi une catégorie d’acteurs particulièrement habiles. Leur véritable force ne réside ni dans leur légitimité populaire ni dans leurs responsabilités officielles, mais dans leur capacité à exploiter les zones d’ombre de l’État.
Ils savent capter l’attention des dirigeants, se rendre indispensables, flatter les détenteurs du pouvoir et se présenter comme des serviteurs d’une loyauté irréprochable. Pourtant, derrière cette fidélité apparente se cache souvent une logique de prédation.
Le culte de la personnalité devient alors moins une conviction qu’une stratégie d’accès aux privilèges. L’éloge permanent du chef n’a pas pour objectif premier de le servir, mais d’obtenir sa confiance afin d’accéder aux centres de décision, d’influencer les choix publics et de capter les rentes générées par le système.
À mesure qu’ils accumulent des informations sensibles, des réseaux et des relations, ces acteurs finissent parfois par exercer une influence supérieure à celle des responsables officiellement investis du pouvoir. Ils deviennent des pouvoirs informels, difficiles à contrôler parce qu’ils agissent sans véritable responsabilité politique.
C’est ainsi que naissent des réseaux capables de traverser les régimes.
L’histoire récente de la RDC illustre ce phénomène. Après la chute de l’ancien régime, beaucoup imaginaient qu’une rupture profonde interviendrait. Pourtant, de nombreux acteurs ayant prospéré sous les systèmes précédents retrouvèrent rapidement leur place auprès des nouveaux dirigeants.
Ce constat dépasse les individus. Il révèle une faiblesse structurelle.
Lorsqu’un régime accède au pouvoir sans vision clairement élaborée, sans projet de transformation de l’État et sans équipes suffisamment préparées, il devient naturellement dépendant de ceux qui maîtrisent déjà les rouages administratifs et politiques. La continuité des réseaux finit alors par l’emporter sur la rupture des discours.
À la racine de cette pathologie se trouve moins la mauvaise volonté que l’impréparation du pouvoir lui-même.
*Le même raisonnement peut être appliqué aux relations internationales*
Il serait simpliste d’attribuer tous nos malheurs aux seules puissances étrangères. Les États poursuivent naturellement leurs intérêts nationaux. Cette logique gouverne les relations internationales depuis des siècles.
Le véritable problème apparaît lorsqu’un État ne dispose plus de la capacité intellectuelle, institutionnelle et stratégique de défendre ses propres intérêts.
La nature a horreur du vide.
Lorsque les compétences font défaut, d’autres viennent les remplacer. Lorsque les stratégies nationales sont absentes, des stratégies étrangères occupent naturellement l’espace disponible. Lorsque les priorités du pays ne sont pas clairement définies, elles sont progressivement remplacées par celles de partenaires plus organisés.
Les expertises, les financements, les conseils techniques et parfois même les grandes orientations publiques sont alors importés. Mais ces ressources ne sont jamais neutres. Elles répondent d’abord aux intérêts de ceux qui les produisent.
Les relations internationales ne fonctionnent pas sur la base de la charité. Elles reposent sur des intérêts.
*Ce pourquoi la colonisation a cédé place une autre forme de domination moins coûteuse*
La colonisation classique représentait un système extrêmement coûteux pour les puissances coloniales. Elle impliquait une administration directe, des dépenses considérables, une responsabilité politique permanente et une charge morale devenue de plus en plus difficile à assumer devant l’opinion internationale.
Le monde contemporain privilégie désormais des formes d’influence beaucoup moins onéreuses.
Les ressources continuent de circuler, mais leur exploitation repose désormais sur des mécanismes plus indirects : investissements, contrats, partenariats asymétriques, dépendances financières, assistance technique ou sécuritaire.
L’administration quotidienne du pays demeure officiellement entre les mains des dirigeants nationaux, tandis que les intérêts économiques essentiels restent largement orientés vers des acteurs extérieurs.
Cette configuration est souvent plus avantageuse que l’ancien système colonial. Elle réduit les coûts politiques tout en maintenant un accès privilégié aux ressources stratégiques.
Dans un tel contexte, la responsabilité première de la RDC n’est pas seulement de dénoncer les ambitions des autres. Elle doit consister surtout à construire un État capable de défendre efficacement ses propres intérêts.
La souveraineté ne se proclame pas. Elle se construit.
Elle repose sur des institutions solides, une administration compétente, une gouvernance transparente, une économie productive et une élite consciente que le véritable pouvoir ne réside pas dans les privilèges de la fonction, mais dans la capacité de servir durablement l’intérêt national.
Tant que cette transformation intérieure ne sera pas engagée, les prédateurs d’hier céderont simplement la place à de nouveaux prédateurs, tandis que les mécanismes de dépendance continueront de se reproduire sous des formes différentes.
La première victoire du Congo ne sera donc pas militaire ni diplomatique.
Elle sera institutionnelle, intellectuelle et morale.

By amedee

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