Par Luc Alouma

Pour comprendre les difficultés de gouvernance en République démocratique du Congo, il ne suffit pas d’incriminer les individus ou de conclure uniquement à une insuffisance des compétences. Le problème est plus profond. Il réside dans la nature même de notre architecture institutionnelle et dans la logique qui organise l’exercice du pouvoir.

Deux images permettent, selon moi, d’illustrer cette réalité : la centrifugeuse et le volcan en éruption.

1.La centrifugeuse : un État où tout converge vers un centre

Notre appareil d’État fonctionne comme une immense centrifugeuse.

Toutes les énergies, toutes les ressources, toutes les décisions et toutes les ambitions sont attirées vers un seul centre de gravité : le pouvoir central.

Cette concentration n’est pas entièrement dépourvue de logique. Dans certains domaines, elle est même indispensable. Une armée, par exemple, ne peut remplir sa mission sans unité de commandement, discipline et hiérarchie. En matière de défense nationale, l’autorité centralisée constitue une nécessité opérationnelle.

Mais ce qui est pertinent pour l’institution militaire ne l’est pas nécessairement pour l’ensemble de la gouvernance.

Or, notre système politique a largement hérité de l’organisation administrative coloniale, conçue à une époque où l’objectif principal n’était pas d’abord le développement des populations, mais le contrôle du territoire et la sécurisation des intérêts de la puissance coloniale. La centralisation répondait alors à une logique de domination et d’exploitation.

Après l’indépendance, cette architecture a été largement conservée par la militarisation du pouvoir politique. Les dirigeants ont changé, mais la mécanique du pouvoir militaire est restée presque identique. La politique exercée par des militaires a transformé l’armée à un instrument par excellence de domination par la force brute. L’un sert l’autre et vice versa, ainsi s’imposa finalement la logique militaire au pouvoir en dépit des revendications démocratiques de façade. Pour perfectionner la logique militaro politique, on est arrivé jusqu’à provoquer une segmentation volontaire de l’armée en isolant une unité spéciale de protection de dirigeants politiques au reste de l’armée clochardisé. On peut donc comprendre pourquoi nos forces de sécurité sont plus habiles aux répressions et représailles à l’intérieur qu’à la défense de notre souveraineté vis à vis de l’extérieur.

Ainsi, tout continue à converger vers le sommet : les décisions, les financements, les nominations, les initiatives, les carrières et même les espérances de la population.

Dans un tel système, la proximité avec le centre devient plus importante que la compétence. La loyauté personnelle tend parfois à prendre le pas sur la performance. Peu à peu, le pouvoir cesse d’être une fonction institutionnelle pour se personnifier. L’État finit par être confondu avec ceux qui l’incarnent momentanément.

Cette personnalisation explique en partie pourquoi la vie politique concentre autant d’attentes. Pour beaucoup de citoyens, accéder à un poste politique apparaît comme la principale voie de promotion sociale. La politique devient le secteur le plus attractif du pays, non parce qu’elle est au service du développement, mais parce qu’elle concentre les leviers essentiels de décision et de redistribution.

Cette dynamique crée une dépendance généralisée à l’égard du centre. Les provinces, les territoires, les administrations et parfois même les initiatives privées attendent constamment des impulsions venues d’en haut.

Pourtant, l’histoire économique enseigne une autre voie.

Les grandes économies modernes se sont développées grâce à la division du travail, à la spécialisation des fonctions, à la décentralisation des responsabilités et à l’autonomie progressive des acteurs économiques et institutionnels.

Nous avons distribué les tâches, mais nous avons rarement distribué le pouvoir réel de décider, d’agir et d’innover.
La responsabilité est éclatée, mais la décision demeure concentrée. C’est là l’une des contradictions majeures de notre gouvernance.

Dans une conférence « Redesigning Economics to Redesign the World », le Professeur Muhammad YUNUS de Bangladesh emploie une image très proche de la métaphore « centrifugeuse » :
« Le système actuel est comme une immense machine impersonnelle qui aspire continuellement les richesses de la base vers le sommet. Plus on est élevé dans le système, plus on aspire de ressources. Ce n’est pas parce que les individus sont nécessairement mauvais, mais parce que la machine elle-même est construite ainsi. »

Ce que Muhammad Yunus décrit comme une machine qui aspire les richesses vers le sommet correspond, dans notre contexte politique, à une véritable centrifugeuse institutionnelle qui attire simultanément les ressources, les compétences, les décisions et les ambitions vers un centre unique de pouvoir.

Mon image de la centrifugeuse illustre donc cette dynamique avec force : plus le système se centralise, plus les ressources, les talents, les responsabilités et les espérances convergent vers un même point, jusqu’à fragiliser l’ensemble de l’édifice. À l’inverse, une logique de développement suppose une répartition des responsabilités, une autonomie accrue des territoires et des institutions capables de produire de la valeur au plus près des citoyens.

2.Le volcan : un système sous pression permanente

La seconde image est celle d’un volcan.

À l’intérieur de notre société s’accumulent, depuis plusieurs décennies, des couches successives de frustrations, d’injustices, de pauvreté, de conflits non résolus, de méfiance, d’exclusions et de blessures historiques.

Ces tensions constituent autant de matières inflammables.

À tout moment, une crise politique, une contestation électorale, une décision administrative ou une déclaration malheureuse peut suffire à déclencher une explosion sociale.

Le danger ne réside pas uniquement dans l’événement déclencheur. Il réside surtout dans l’accumulation silencieuse des pressions qui précèdent l’éruption.

Une société où les frustrations demeurent sans réponse devient comparable à une chambre magmatique : le calme apparent ne signifie pas l’absence de danger.

Dans un tel contexte, gouverner exige beaucoup plus que de l’autorité.
Cela exige une profonde capacité d’écoute, un sens élevé de la justice, une grande humilité et une vigilance permanente.

Les sociétés profondément diverses, comme la RDC, ne peuvent être gouvernées durablement par la seule logique du rapport de force ou de la majorité numérique. Elles exigent une culture du dialogue, de l’équilibre et de l’inclusion.

Chaque décision publique devrait être appréciée non seulement au regard de sa légalité, mais aussi de sa capacité à préserver la cohésion nationale.

3.Passer de la logique du pouvoir à la logique du développement

Ces deux images — la centrifugeuse et le volcan — renvoient finalement à une même réalité.

Notre appareil d’État reste largement organisé selon la logique du pouvoir, c’est-à-dire celle qui concentre les ressources, les décisions et les influences autour d’un centre unique. C’est cette emprise du pouvoir politique par la logique militaire qui était le premier défi à relever par le régime actuel. Mais au lieu de civiliser le pouvoir politique en l’épargnant de l’emprise militaire qui n’a ni vocation ni expérience en matière de développement, nous sommes malheureusement en train de glisser et passer à côté de l’enjeu.

Or, un État orienté vers le développement fonctionne différemment.

Il répartit les responsabilités, valorise les compétences, renforce les collectivités territoriales, sécurise les institutions plutôt que les personnes et permet à chaque niveau de gouvernance de produire de la valeur.

Le véritable défi de la RDC n’est donc pas seulement de changer les dirigeants. Il consiste à transformer la logique même de l’État.

Tant que notre appareil institutionnel continuera à attirer toutes les forces vers un centre unique, il produira mécaniquement des tensions, des rivalités et des blocages. Et n’oublions pas que la guerre à l’est se nourrit de cette faiblesse afin de faire profiter aux Rwanda et Uganda des richesses congolaises.

À l’inverse, le jour où le pouvoir sera conçu comme une capacité d’organiser, de coordonner et de servir plutôt que de concentrer et de contrôler, notre immense potentiel humain et territorial pourra enfin devenir un véritable moteur de développement.

La véritable réforme de l’État ne consiste pas à déplacer le centre de gravité du pouvoir d’un individu à un autre.
Elle consiste à faire en sorte que ce centre de gravité devienne progressivement l’intérêt général lui-même.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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