Chaque époque de rupture nourrit le même rêve.
Celui de recommencer.
Recommencer la politique.
Recommencer l’économie.
Recommencer la société.
Recommencer le monde.
Deux textes récents, pourtant très différents, m’ont ramené à cette vieille question.
L’un interroge l’art à travers les œuvres d’un artiste japonais qui explore les mondes parallèles de la mémoire.
L’autre revient sur Thomas Paine et l’esprit révolutionnaire qui accompagna la naissance des États-Unis.
À première vue, rien ne rapproche ces deux réflexions.
Pourtant, elles posent la même question.
Peut-on vraiment recommencer ?
Le Dikenga répond autrement.
Le vivant ne recommence jamais.
Il continue.
Mais il ne continue jamais à l’identique.
Il approfondit.
Voilà toute la différence.
Une forêt ne recommence pas chaque printemps.
Elle poursuit son histoire.
Chaque feuille est nouvelle.
Chaque arbre demeure pourtant lui-même.
Notre propre corps renouvelle continuellement ses cellules.
Pourtant, nous ne renaissons pas chaque matin.
Nous continuons.
La génétique nous enseigne la même leçon.
Chaque génération reçoit un patrimoine qu’elle n’a pas créé.
Elle ne le répète jamais exactement.
Elle le transforme.
Elle l’enrichit.
Elle le transmet.
La continuité du vivant n’est jamais une répétition.
Elle est une création fidèle.
Les civilisations obéissent à cette même loi.
Aucune grande civilisation ne renaît en effaçant totalement son passé.
Elle renaît lorsqu’elle retrouve la capacité d’apprendre de son histoire.
C’est ici que le Dikenga introduit une idée essentielle.
Une civilisation ne survit pas parce qu’elle ne commet jamais d’erreurs.
Elle survit parce qu’elle sait reconnaître ses désalignements, les corriger et transformer ces corrections en une conscience plus profonde.
L’erreur appartient au vivant.
Le refus de la correction annonce le chaos.
Cette loi vaut pour les organismes.
Elle vaut pour les sciences.
Elle vaut pour les peuples.
Elle vaut pour les Républiques.
Une science progresse parce qu’elle accepte d’être corrigée par le réel.
Une démocratie demeure vivante parce qu’elle accepte la délibération.
Une civilisation continue parce qu’elle accepte d’apprendre.
Le Dikenga appelle ce mouvement le Nkodia.
Le moment où l’on suspend les certitudes.
Le moment où l’on accepte de revenir au réel.
Le moment où la correction devient une création nouvelle.
Puis vient le Mbongi.
La correction cesse d’être individuelle.
Elle devient mémoire collective.
Elle devient transmission.
Ainsi le cercle ne se referme jamais.
Il s’approfondit.
Notre époque parle beaucoup d’innovation.
Peut-être pas assez de continuité.
Pourtant, l’innovation privée de continuité devient agitation.
La continuité privée de création devient immobilisme.
Le vivant refuse ces deux extrêmes.
Il choisit une troisième voie.
La continuité créatrice.
Voilà peut-être ce que notre époque cherche sans encore parvenir à le nommer.
Les grandes révolutions ne consistent pas à recommencer le monde.
Elles consistent à réapprendre à vivre en accord avec le réel.
Le réel garde son autonomie.
Il demeure notre premier maître.
Chaque génération reçoit une œuvre inachevée.
Sa responsabilité n’est ni de la répéter, ni de la détruire.
Elle est appelée à l’approfondir afin de la transmettre plus vivante qu’elle ne l’a reçue.
Voilà peut-être la définition la plus simple de l’espérance.
Non pas croire que demain sera différent.
Mais travailler pour que la continuité du vivant demeure capable de créer demain.
Telle est, au fond, la leçon silencieuse du Dikenga.
José Bakima
