Lucas Alouma
À la suite d’un échange avec un ami, professeur en agronomie, une réflexion m’a profondément interpellé. Il m’a rappelé la définition d’un penseur selon laquelle le sous-développement peut être compris comme une situation généralisée de famine, non seulement de l’être humain, mais également de la faune et de la flore.
Cette définition mérite, me semble-t-il, une attention particulière. Elle invite à sortir de la conception traditionnelle du développement, presque exclusivement centrée sur les performances économiques, pour replacer la vie dans toute sa diversité au cœur de l’analyse.
Si cette hypothèse est pertinente, alors le développement ne consisterait pas uniquement à accroître le revenu, industrialiser un pays ou moderniser ses infrastructures. Il consisterait avant tout à créer les conditions dans lesquelles aucun être vivant ne souffre durablement d’une privation essentielle à son existence.
Ainsi, la faim ne serait plus seulement alimentaire. Elle deviendrait un concept écologique.
L’être humain a faim lorsqu’il ne peut accéder à une alimentation suffisante, à des soins de santé, à l’éducation ou à un habitat digne.
Les plantes ont faim lorsqu’elles sont privées des éléments nutritifs nécessaires à leur croissance, lorsque les sols s’appauvrissent ou que les cycles biologiques sont rompus.
Les animaux ont faim lorsque leurs habitats disparaissent, que les chaînes alimentaires sont détruites ou que les écosystèmes cessent d’assurer leur équilibre.
Dans cette perspective, le développement devient la capacité d’une société à maintenir un équilibre durable entre l’homme et la nature.
1.Le paradoxe des sociétés sous-développées
Dans de nombreuses sociétés africaines, la rupture est déjà perceptible.
L’homme ne se nourrit plus principalement de sa propre production. Il consomme grâce à des mécanismes souvent précaires : la cueillette résiduelle, les prélèvements sur les ressources naturelles, l’importation, la spéculation commerciale ou les transferts financiers.
Dans les villes, la situation est particulièrement préoccupante.
Des pays disposant d’immenses potentialités agricoles importent une part importante de leur alimentation, alors même que leurs ressources financières demeurent limitées.
Cette dépendance traduit moins un manque de terres qu’un déficit d’organisation économique.
Le paradoxe devient encore plus frappant dans les campagnes.
Traditionnellement, les milieux ruraux devraient assurer une large part de leur propre alimentation grâce à l’autoconsommation.
Or la monétarisation croissante de la vie sociale oblige les producteurs à vendre l’essentiel de leurs récoltes pour satisfaire des besoins qui ne peuvent être couverts qu’au moyen de la monnaie : soins médicaux, scolarité, transport, fiscalité ou logement.
Ainsi, ceux qui produisent les aliments sont parfois les premiers à souffrir de l’insécurité alimentaire.
Le marché finit par concurrencer la fonction nourricière de l’agriculture.
2. Les limites du modèle industriel
Cette réflexion conduit également à interroger les pays qualifiés de développés.
Ils ont incontestablement réussi à réduire, dans une large mesure, la faim humaine grâce à la croissance économique, aux progrès scientifiques et à l’organisation des systèmes de production.
Ils assurent également, dans bien des cas, de meilleures conditions de vie aux animaux domestiques et mettent en place des politiques de protection de certaines espèces sauvages.
Mais peut-on conclure pour autant que le développement y est pleinement réalisé ?
Rien n’est moins certain.
L’intensification agricole, l’artificialisation des sols, la disparition de nombreux habitats naturels, l’érosion de la biodiversité, les pollutions et le changement climatique montrent que les performances économiques peuvent s’accompagner d’un affaiblissement des écosystèmes.
Autrement dit, une société peut avoir vaincu une partie de la faim humaine tout en créant d’autres formes de privation pour la nature.
Cette observation ne signifie pas que les pays industrialisés auraient échoué dans tous les domaines. Elle invite plutôt à reconnaître que le développement comporte plusieurs dimensions, dont certaines restent encore inachevées.
3.Le retard comme opportunité
Paradoxalement, le retard industriel de nombreux pays africains pourrait constituer une opportunité historique.
Ils disposent encore :
– d’espaces naturels relativement préservés ;
– d’une biodiversité importante ;
– de vastes terres agricoles ;
– d’un potentiel de restauration écologique considérable.
Le défi consiste à transformer ces atouts sans reproduire les erreurs environnementales observées ailleurs.
Le véritable développement ne devrait donc pas consister à copier les trajectoires des pays industrialisés, mais à inventer une voie nouvelle.
Une voie capable de concilier :
– l’élimination de la faim humaine ;
– la restauration des sols ;
– la préservation de la biodiversité ;
– la protection des ressources en eau ;
– une industrialisation compatible avec les équilibres écologiques ;
– une économie créatrice de richesses sans destruction irréversible du vivant.
4.Une nouvelle définition du développement
Cette réflexion conduit à proposer une définition qui pourrait nourrir le débat :
> Le développement est le processus par lequel une société élimine progressivement toutes les formes de faim — humaine, végétale et animale — en assurant simultanément le fonctionnement durable des écosystèmes dont dépend la vie.
Une telle définition ne remplace pas les approches économiques classiques ; elle les élargit.
Elle rappelle que le développement n’est pas seulement une accumulation de richesses, mais une recherche permanente d’équilibre entre les êtres humains, les autres formes de vie et leur environnement.
5.*Un chantier intellectuel pour l’Afrique*
L’Afrique possède peut-être ici une responsabilité particulière.
Parce qu’elle n’a pas encore achevé son industrialisation, elle dispose encore d’une marge de manœuvre pour imaginer un modèle différent.
Ce modèle ne consisterait pas à rattraper le passé des autres, mais à préparer un avenir que personne n’a encore pleinement réalisé.
Il exige un travail intellectuel considérable.
Des économistes, des agronomes, des philosophes, des écologues, des sociologues et des décideurs publics devront dialoguer pour construire ce nouveau paradigme.
Il ne s’agit pas d’opposer économie et environnement.
Il s’agit de reconnaître qu’une économie qui détruit les conditions mêmes de la vie finit toujours par détruire sa propre prospérité.
Il est donc possible que ce que l’on appelle aujourd’hui le « retard » constitue, demain, l’avantage comparatif le plus précieux de nos sociétés.
Peut-être le monde découvrira-t-il que le véritable développement ne consiste pas seulement à produire davantage, mais à faire en sorte que plus aucun être vivant ne souffre durablement de la faim, de la dégradation de son milieu ou de la rupture des équilibres naturels.
Si cette intuition se confirme, alors le « maillon faible » d’aujourd’hui pourrait devenir l’inspirateur du monde de demain. C’est pourquoi cette piste mérite d’être explorée avec rigueur, sérénité et humilité. Elle ne prétend pas clore le débat ; elle invite au contraire à en ouvrir un nouveau.
loucasalouma@yahoo.fr

