Le Gouverneur de la BCC André WamesoLe Gouverneur de la BCC André Wameso
Face aux tensions économiques mondiales et aux fragilités structurelles de son système financier, la Banque Centrale du Congo vient d’instruire une série de mesures monétaires ambitieuses. Celles-ci incluent la restriction progressive de l’usage des devises étrangères en espèces, la centralisation de leur importation physique, ainsi que des ajustements des principaux instruments de politique monétaire.
À première vue, ces décisions traduisent une volonté affirmée de restaurer la souveraineté monétaire. Mais à y regarder de plus près, elles posent une question fondamentale : peut-on stabiliser une monnaie en agissant principalement sur ses formes visibles, sans transformer les mécanismes économiques qui en déterminent la valeur et l’usage ?
A.Une dédollarisation par contrainte
L’interdiction annoncée des paiements en espèces en devises étrangères à l’horizon 2027 s’inscrit dans une logique de dédollarisation. Toutefois, cette approche repose sur un postulat discutable : celui selon lequel l’usage du dollar serait avant tout un comportement déviant à corriger, plutôt qu’une réponse rationnelle des agents économiques à l’instabilité monétaire.
Dans une économie où la confiance dans la monnaie nationale demeure fragile, la préférence pour le dollar n’est pas un choix idéologique, mais un mécanisme de protection. La restreindre par voie réglementaire, sans en traiter les causes profondes, revient à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre.
B.Le piège du secteur informel
Cette stratégie se heurte à une réalité incontournable : le poids du secteur informel. En République démocratique du Congo, une part considérable des transactions économiques échappe aux circuits bancaires et aux instruments de régulation classiques.
Dans ce contexte, interdire l’usage du dollar dans le secteur formel risque de produire un effet pervers : celui de renforcer les circuits parallèles, où la régulation est absente et la traçabilité inexistante. L’économie informelle, par nature adaptative et résiliente, absorbera ces contraintes et en tirera parti, au détriment de l’efficacité globale de la politique monétaire.
C.Le contrôle des devises : une illusion de maîtrise
La décision de confier à la banque centrale l’exclusivité de l’importation physique des billets en devises étrangères s’inscrit dans une logique de contrôle de l’offre. Mais elle repose sur une confusion fondamentale : les devises ne circulent pas principalement sous forme de billets importés, mais à travers les flux de la balance des paiements — exportations, investissements, transferts.
Contrôler les billets sans agir sur ces flux revient à réguler la surface sans toucher à la source. Tant que les recettes d’exportation, notamment minières, ne seront pas pleinement intégrées dans le circuit économique national, la pression sur les devises persistera.
D.Une politique monétaire classique face à une économie atypique
Parallèlement, la Banque centrale a procédé à une baisse du taux directeur de 1,5 point, tout en ajustant le taux d’intérêt des facilités de prêt marginal et en maintenant inchangés les coefficients de réserve obligatoire.
Ces instruments, classiques dans les économies structurées, visent à influencer le coût du crédit, la liquidité bancaire et, in fine, l’activité économique. Mais leur efficacité suppose l’existence d’un système financier profond, intermédié et largement bancarisé.
Or, dans une économie caractérisée par une forte dollarisation et un secteur informel dominant, ces leviers perdent une grande partie de leur portée. La transmission de la politique monétaire est fragmentée, voire neutralisée, par l’ampleur des circuits non régulés.
Autrement dit, ajuster les taux d’intérêt dans un environnement où une grande partie des transactions échappe au système bancaire revient à piloter un instrument dont les canaux de transmission sont partiellement obstrués.
E.L’angle mort : la monnaie comme reflet de l’économie réelle
Le principal angle mort de cette stratégie réside dans une conception implicite de la monnaie comme une variable autonome, susceptible d’être stabilisée indépendamment des structures économiques.
Or, la monnaie est avant tout un reflet : celui de la capacité productive, de la crédibilité institutionnelle et de l’intégration des ressources nationales dans le circuit économique. Dans le cas congolais, la richesse minière, bien que considérable, reste insuffisamment arrimée au système monétaire domestique.
F.Pour une approche fondée sur l’ancrage réel
Plutôt que de contraindre l’usage du dollar, l’enjeu serait de créer les conditions dans lesquelles la monnaie nationale s’impose naturellement. Cela suppose une transformation plus profonde : meilleure intégration des recettes d’exportation, structuration du secteur informel, renforcement de la confiance institutionnelle et articulation cohérente entre politique monétaire et politique économique.
En d’autres termes, la stabilisation monétaire ne peut être durable que si elle s’appuie sur ce que l’on pourrait appeler un ancrage réel de la monnaie, c’est-à-dire son enracinement dans les dynamiques productives et les flux économiques effectifs du pays.
La théorie de l’ancrage réel de la monnaie constitue une contribution originale que je propose aux sciences économiques, s’inscrivant dans le développement d’une doctrine nouvelle particulièrement adaptée aux économies fragiles mais riches en ressources naturelles. À ce stade, je me réserve encore d’en dévoiler l’architecture complète, celle-ci faisant l’objet d’un travail en cours de publication. Néanmoins, les fondements de cette approche laissent entrevoir un cadre théorique suffisamment structuré pour soutenir une recherche de niveau doctoral et potentiellement ouvrir des perspectives de transformation profonde des économies africaines.
G.Une question ouverte
La République démocratique du Congo se trouve aujourd’hui à un tournant. Elle peut soit poursuivre une stratégie fondée sur la contrainte réglementaire et le contrôle administratif, soit engager une transformation plus profonde de son système économique et monétaire.
La question n’est donc pas simplement de savoir comment réduire l’usage du dollar, mais de comprendre pourquoi il s’est imposé — et comment créer les conditions de son dépassement.
Car, en définitive, aucune monnaie ne s’impose durablement par décret. Elle s’impose lorsque l’économie qui la porte lui donne sa force.
Luc Alouma

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *