Des vendeuses dans un marché. Photo d'illustrationDes vendeuses dans un marché. Photo d'illustration

Un migrant parmi ceux renvoyés des États-Unis vers la République démocratique du Congo s’exprimait récemment en quelques secondes devant un média étranger :

« Un pays dangereux, en proie à l’insécurité, très peu développé et sans emploi. »

Une phrase brève.

Moins de trente secondes. Mais un diagnostic d’une brutalité désarmante.

Ce propos, relayé par un média français rigoureux, n’est pas seulement une opinion isolée : il agit comme un miroir brutal tendu à toute une nation.

On pourrait réagir avec orgueil blessé et demander :

Pourquoi la France se mêle-t-elle de notre pauvreté ?

Mais la vraie question n’est pas là.

La vraie question est :

pourquoi faut-il toujours qu’un étranger vienne nous dire ce que nous refusons de voir nous-mêmes ?

A. Le regard extérieur comme révélateur de notre déni

Cet homme n’est ni un opposant politique, ni un analyste occidental, ni un militant idéologique.

C’est simplement un individu ordinaire, un migrant en quête de survie, un citoyen du monde à la recherche d’un espace où vivre dignement.

Il ne connaît ni les subtilités de nos discours politiques, ni les narratifs officiels, ni les justifications institutionnelles.

Il arrive dans un pays que l’on présente souvent comme un scandale géologique, un territoire béni par des richesses incommensurables.

Et pourtant, en quelques instants le regard des gens, l’air qu’il respire,

la tension des rues ainsi que l’absence d’horizon visible, lui suffisent pour conclure qu’il faut fuir.

Voilà ce qui fait mal.

B. La honte silencieuse d’un peuple habitué à sa nudité

En écrivant cela, on pourrait presque en rire tant la scène est tragique.

C’est comme être debout, nu, au milieu de la place publique,

et attendre qu’un inconnu vienne nous dire : « Vous êtes nus. »

Alors que nous aurions dû le voir nous-mêmes.

Le plus inquiétant n’est pas la pauvreté.

Le plus inquiétant, c’est l’habitude de la pauvreté.

Lorsque la honte disparaît, lorsque la dignité cesse de réagir,

lorsque l’humiliation devient normale, alors le danger n’est plus seulement économique :

il devient civilisationnel.

C. Le grand mal congolais : le déni organisé

Le véritable problème de la RDC n’est pas seulement la misère.

C’est le déni systémique de la réalité.

Nous avons :

– des yeux, mais nous refusons de voir ;

– des bouches, mais nous ne mangeons pas dignement ;

– des mains, mais nous peinons à construire ;

– des intelligences, mais nous ne savons pas les mobiliser ;

– des ressources immenses, mais nous choisissons l’abandon ;

– une foi immense, mais des comportements profondément contradictoires.

Nous sommes devenus un peuple qui prie beaucoup, espère beaucoup, souffre beaucoup… mais se regarde très peu.

D. L’absence de normes nationales : gouverner sans miroir

Ce déni commence par un fait fondamental :

nous ne disposons presque plus de nos propres instruments de mesure.

Les véritables indicateurs économiques et sociaux sont devenus :

– ceux des institutions financières internationales,

– ceux des agences extérieures,

– ceux des partenaires étrangers.

La RDC a progressivement cessé de produire ses propres statistiques fiables.

Les organes nationaux de collecte de données sont en veilleuse, affaiblis, marginalisés ou instrumentalisés.

Les rares chiffres disponibles sont souvent incomplets, orientés ou construits pour servir un récit institutionnel.

Or sans données fiables, il n’y a pas de diagnostic sérieux.

Et sans diagnostic sérieux, la gouvernance devient un théâtre.

E. Les statistiques contre la réalité

Pendant que le peuple est quotidiennement frappé par la faim, le chômage, l’insécurité,

l’absence de soins,

l’exclusion sociale, les décideurs eux parlent d’eurobonds, de stabilité monétaire, de croissance macroéconomique, d’attractivité des investissements.

Deux pays coexistent alors :

– celui des chiffres

– et celui de la rue.

Le problème n’est pas tant dans l’existence des statistiques, mais c’est lorsqu’elles servent parfois à nier la souffrance réelle.

Un pays peut afficher une croissance économique tout en produisant du désespoir humain.

F. La défense permanente comme pathologie politique

La RDC semble être l’un des rares pays où les dirigeants défendent systématiquement les politiques publiques… même lorsqu’elles échouent visiblement.

La défense devient réflexe.

Le déni devient doctrine.

La justification devient culture.

Reconnaître une erreur est perçu comme une faiblesse politique.

Or, aucune guérison n’est possible sans reconnaissance de la maladie.

Le pays va mal.

Le reconnaître n’est pas un acte de trahison.

C’est le début du patriotisme.

G. Les fausses promesses de l’investissement

Chaque jour, la communication officielle montre des délégations étrangères,

des signatures de protocoles, des annonces d’investissements massifs.

Mais sur le terrain :

– peu d’industries naissent,

– peu d’emplois durables apparaissent,

– peu de capitaux structurants s’installent réellement.

Ce que l’on confond souvent avec l’investissement n’est parfois que de la spéculation, de l’opportunisme commercial ou des montages de circonstance.

Avec une fiscalité agressive, une insécurité juridique,

une administration imprévisible, une politique économique incohérente, quel investisseur rationnel accepterait de s’engager profondément ?

H. La monnaie nationale : souveraineté ou illusion ?

La monnaie nationale elle-même est devenue un terrain de manipulation symbolique.

Au lieu d’être un instrument de stabilité, elle sert parfois à masquer des fragilités structurelles.

La tentation souverainiste de la Banque Centrale du Congo conduit parfois à utiliser la monnaie comme outil politique plus qu’économique.

Or, une mauvaise monnaie ne se corrige pas par le discours.

Elle se corrige par :

– la discipline institutionnelle,

– la cohérence budgétaire,

– la confiance productive,

– la crédibilité de l’État.

Sinon, la monnaie devient un simple reflet de l’incertitude nationale.

I. Entre malédiction politique et consolation religieuse

Le pays semble parfois prisonnier d’une étrange contradiction : plus la souffrance sociale augmente,

plus prolifèrent les discours de simple consolation.

Des millions d’églises prêchent le contentement, la patience, la prière comme unique solution.

La foi est précieuse.

Mais lorsqu’elle remplace l’exigence de justice,

elle devient parfois un anesthésiant social.

Prier ne dispense pas de gouverner.

J. Où donc va ce pays ?

La question demeure :

où va la RDC ?

Un pays qui refuse de se regarder finit toujours par être décrit par les autres.

Et lorsque ce sont des étrangers de passage qui comprennent mieux notre misère que nos propres institutions,

ce n’est plus seulement un problème de gouvernance. C’est une crise de lucidité nationale.

Un peuple qui refuse le miroir

finit toujours par devenir prisonnier de son propre mensonge.

Luc Alouma 

loucasalouma@yahoo.fr

Le 25.04.2026

By amedee

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