La RDC présente l’un des paradoxes économiques les plus frappants du monde contemporain. Elle concentre à la fois des ressources naturelles stratégiques de premier ordre, une richesse démographique jeune et dynamique mais largement sous-utilisée, et la concentration la plus forte d’extrême pauvreté au monde. L’inégalité y est structurelle, non seulement mesurée par des indicateurs de type Gini, mais aussi visible dans la coexistence permanente entre richesse minière et pauvreté diffuse. L’accès à l’électricité reste extrêmement limité, l’enclavement de vastes territoires persiste, et la base productive demeure fragile. L’économie, largement dédollarisée dans certaines zones et fragmentée dans d’autres, révèle des espaces où même la souveraineté monétaire est disputée, notamment à l’Est où le shilling ougandais s’impose dans les échanges. Ce qui s’y déploie ressemble à un capitalisme sans capitalistes nationaux. Quant à la classe moyenne, souvent définie entre 2 et 20 dollars par jour, elle reste étroite, instable, et insuffisante pour soutenir une dynamique économique endogène, dans un contexte où les sources de revenus sont généralement informelles et souvent primitives dans leur organisation.
Ce déséquilibre révèle une réalité plus profonde. Le pays ne souffre pas d’un manque de richesse, mais d’un déficit de structuration économique. La croissance, lorsqu’elle existe, ne transforme pas. Elle ne produit ni un marché intérieur robuste, ni une capacité d’accumulation durable. L’économie reste extravertie, dépendante, fragmentée. En d’autres termes, la richesse circule, mais ne s’ancre pas.
Et pourtant, sur ce socle fragile, le débat politique avance comme si ces contraintes n’existaient pas. Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, tous deux rattrapés par la même réalité constitutionnelle des deux mandats, se regardent désormais à distance, comme deux acteurs d’un affrontement qui ne pourra pas avoir lieu. Le match attendu n’aura pas lieu. La Constitution l’interdit. Mais au lieu de transformer cette contrainte en moment de clarification politique, aucun des deux camps ne structure véritablement l’après, aucun ne désigne clairement un dauphin, aucun n’organise la transition. Le pays reste suspendu, pendant que déjà certains se projettent vers 2028. Et pourtant, la Nation elle-même échoue à poser les vraies questions. Aux prétendants, aux candidats déclarés ou implicites, une exigence s’impose, dire enfin comment ils comptent résoudre les fondamentaux économiques qui, jusqu’ici, n’ont jamais été traités.Regardons maintenant ce qui se joue en France. C’est dans la contrainte que les systèmes politiques révèlent leur capacité à s’organiser.
La France en crise
La France traverse une séquence de forte instabilité politique qui, loin d’être anecdotique, révèle un système sous tension. En l’espace de quelques mois, les gouvernements se succèdent, les équilibres parlementaires se fragilisent, et les réformes s’enlisent dans la contestation sociale. Des figures comme Michel Barnier, brièvement en poste, puis François Bayrou, confronté à une pression politique et sociale constante, illustrent cette difficulté à stabiliser l’exécutif. Plus récemment, Sébastien Lecornu se retrouve à la tête d’un gouvernement chargé de gérer l’urgence plus que de transformer. Gouverner devient un exercice d’équilibriste, où chaque décision expose immédiatement son coût politique.
Dans le même temps, la contrainte économique s’impose avec une clarté croissante. La dette publique française dépasse désormais 115 pour cent du PIB, soit environ 3 400 à 3 500 milliards d’euros. Mais au-delà du volume, c’est sa structure qui enferme l’action publique. Une part considérable de cette dépense est déjà engagée, notamment à travers les obligations sociales. Les retraites représentent à elles seules près de 14 pour cent du PIB, auxquelles s’ajoutent les dépenses de santé, d’assurance chômage et de transferts sociaux. Au total, les dépenses sociales dépassent 30 pour cent du PIB. Les tentatives de réforme, en particulier sur les retraites, se heurtent à une résistance sociale forte, rendant politiquement presque impossible toute correction structurelle pourtant jugée nécessaire.
Dans ce contexte, la règle institutionnelle joue un rôle central. Emmanuel Macron ne peut pas se représenter. La limite constitutionnelle ne se discute pas, elle s’impose. Et immédiatement, le système politique s’organise. Les acteurs se repositionnent, les coalitions se recomposent, et l’échéance de 2027 devient une contrainte active qui structure déjà le présent. Là où certains systèmes contournent ou ignorent leurs règles, la France les intègre et les transforme en mécanisme d’anticipation.Cette anticipation, toutefois, ne se déploie pas dans un espace libre. Elle est enfermée dans une équation économique rigide, dette élevée, dépenses publiques contraintes, productivité en ralentissement. Le système est dense, structuré, mais difficile à ajuster. Chaque réforme implique des pertes identifiables, chaque arbitrage crée des oppositions. C’est précisément cette densité qui limite l’illusion politique. Les promesses sont rapidement confrontées à leurs coûts.
En RDC, malgré la dégradation de l’économie nationale et une insécurité de plus en plus généralisée, le contraste demeure frappant. Là où la France débat déjà de l’après Macron sous contrainte, une partie du champ politique congolais semble s’employer à éviter l’après Tshisekedi. Au lieu de penser à un bilan à présenter à l’échéance de 2028, la dynamique au sein de son camp s’oriente vers la manière de contourner cette échéance, prolongeant ainsi l’incertitude plutôt que de la résoudre. La France est trop structurée pour être flexible, tandis que la RDC ne l’est pas assez pour être stable.
Le dauphin — les promesses politiques face à l’économie réelle
Marine Le Pen pourrait ne pas être en mesure de se présenter, rattrapée par des contraintes juridiques, tout comme Joseph Kabila a été confronté à la limite constitutionnelle des mandats. Mais là où l’un s’est effacé sans véritable structuration de l’après, l’autre choisit d’organiser la continuité. Le passage de témoin s’opère, structuré, assumé. Le dauphin est là. Jordan Bardella, à peine dans la trentaine, président du Rassemblement national, s’impose désormais comme le principal prétendant. Les enquêtes d’opinion le placent en tête, avec près de 35 pour cent des intentions de vote au premier tour, loin devant ses concurrents, dont Édouard Philippe, crédité d’environ 16 pour cent. S’il l’emporte, il deviendrait le plus jeune président de l’histoire de la Ve République.
Ce positionnement ne relève pas seulement d’un effet de circonstance. Bardella incarne une génération politique qui maîtrise les codes médiatiques, capte un électorat élargi, et bénéficie d’une normalisation progressive de son camp. Il progresse dans des segments longtemps réfractaires, notamment chez les électeurs plus âgés et chez les femmes. Cette montée en puissance traduit moins une rupture qu’une continuité stratégique, où l’individu s’inscrit dans une mécanique politique déjà en place.
Dans ce cadre, les propositions émergent. Baisse des impôts, allègement des contraintes réglementaires, protection de secteurs stratégiques, relance industrielle. L’ensemble répond à une demande politique claire, celle d’un État plus protecteur et d’un pouvoir d’achat renforcé. Mais très vite, les contradictions apparaissent. Comment réduire les recettes tout en maintenant un niveau élevé de dépenses publiques. Comment promettre des gains immédiats sans toucher aux équilibres structurels, en particulier celui des retraites. L’offre politique gagne en clarté, mais se heurte immédiatement aux contraintes de financement.
Le point central demeure inchangé. La politique peut organiser la succession, structurer l’offre, renouveler les visages. Mais elle ne peut pas effacer les contraintes économiques. Les promesses s’accumulent, les attentes se renforcent, et pourtant la réalité demeure. La politique promet. L’économie décide.
La BCE et l’illusion de la solution externeAu cœur de l’architecture proposée émerge une idée centrale, mobiliser la Banque centrale européenne comme levier d’ajustement. Derrière cette orientation se trouve une lecture stratégique portée par Jean-Philippe Tanguy, souvent présenté comme l’un des principaux cerveaux économiques du Rassemblement national. Issu des milieux administratifs et proche des courants souverainistes, il incarne une inflexion du parti, moins tournée vers la rupture avec l’Union européenne que vers une tentative d’en exploiter les marges. L’objectif est clair, faire intervenir la BCE pour absorber une partie de la contrainte budgétaire et financière qui pèse sur l’État.
Ce repositionnement n’est pas sans ironie. Une partie de la droite qui, hier encore, dénonçait l’Union européenne comme une contrainte insupportable, en vient aujourd’hui à envisager son salut à travers ses institutions. La logique n’est plus de sortir du système, mais de le plier. Ce basculement traduit une évolution pragmatique, mais aussi une reconnaissance implicite, les marges nationales sont désormais trop étroites pour porter seules les ajustements nécessaires, face à une dette qui dépasse les 3 400 milliards d’euros.
Concrètement, l’idée consiste à pousser la Banque centrale européenne à intervenir plus directement sur la dette française. Plusieurs leviers existent. Le premier repose sur la poursuite ou l’intensification des programmes d’achats d’actifs, dans la lignée du quantitative easing, où la BCE détient déjà environ un quart de la dette publique française. Le second, plus ciblé, est le Transmission Protection Instrument, conçu pour contenir les tensions sur les spreads en permettant des achats de dette d’un pays sous pression afin de stabiliser ses coûts d’emprunt. Enfin, en arrière-plan, demeure la possibilité d’un recours à des mécanismes conditionnels proches du Mécanisme européen de stabilité, impliquant une intervention plus directe mais assortie d’exigences strictes.
L’enjeu est considérable. Une intervention significative de la BCE pourrait concerner des montants de plusieurs centaines de milliards d’euros, compte tenu du poids de la dette française dans la zone euro. En échange, un engagement de consolidation budgétaire, visant notamment à ramener progressivement le déficit vers les 3 pour cent du PIB, serait attendu. L’ensemble repose sur une hypothèse centrale, face au risque systémique que représenterait une déstabilisation de la deuxième économie de la zone euro, la BCE n’aurait d’autre choix que d’agir pour éviter un choc majeur sur l’ensemble de l’Union monétaire.
Mais l’histoire récente invite à la prudence. Lors de la crise de la dette souveraine, les interventions conjointes de la BCE, de la Commission européenne et du FMI dans le cadre de la troïka, notamment en Grèce, se sont accompagnées de conditions extrêmement strictes. Entre 2010 et 2015, plus de 260 milliards d’euros d’assistance financière ont été mobilisés, en échange de mesures drastiques, réduction des dépenses publiques, coupes dans les retraites, hausses d’impôts, privatisations et réformes structurelles profondes. Le PIB grec a chuté de plus de 25 pour cent, le chômage a dépassé 27 pour cent à son pic, et une part significative de la souveraineté économique a été transférée sous supervision extérieure. Ces ajustements ont permis de stabiliser la situation financière, mais au prix d’un coût social et politique considérable. L’idée qu’une intervention d’ampleur similaire puisse se faire aujourd’hui sans contreparties relève davantage de l’hypothèse politique que de la réalité institutionnelle.
Qualité du débat national : responsabilité collective
Le contraste s’impose avec netteté. D’un côté, un espace politique où la projection électorale précède la construction économique, où l’horizon de 2028 s’impose sans qu’un bilan structuré ni une transformation du système productif ne viennent l’étayer. La succession y est envisagée comme un moment politique, détaché des conditions matérielles qui devraient en assurer la crédibilité. L’après est évoqué, mais il reste sans architecture, sans ancrage, sans continuité.
De l’autre, un système où la succession est organisée, où les relais sont identifiés, testés, préparés. Les dauphins existent, les positions se clarifient, et l’échéance structure déjà les choix présents. Mais cette anticipation ne signifie pas liberté. Elle s’inscrit dans une équation fermée, marquée par le poids de la dette, la rigidité des dépenses et la difficulté à réformer sans coût politique immédiat. Hériter du pouvoir, ici, revient d’abord à hériter d’une contrainte.
Mais au-delà des institutions et des dirigeants, une autre responsabilité apparaît, plus directe cette fois. Celle de la société elle-même, et en particulier des médias. L’argument selon lequel la faiblesse du débat public serait normale, au motif que d’autres pays seraient des démocraties plus anciennes, ne tient plus. L’ancienneté n’explique pas tout. Elle n’excuse rien. Une société peut apprendre, s’adapter, et dépasser ses propres limites. Elle peut même dépasser des modèles plus anciens si elle en fait l’exigence.
Nous sommes contemporains. Nous voyons ce qui se fait ailleurs. Nous comprenons les enjeux. Et pourtant, l’espace public se contente encore trop souvent d’annonces, de slogans et de projections électorales sans fondement économique. L’exigence doit porter sur des réponses concrètes à des questions telles que la création monétaire endogène, la structuration d’un marché intérieur solvable, la soutenabilité des systèmes de retraite, l’élargissement de l’assiette productive, mais aussi la montée en gamme des revenus de la classe moyenne, l’investissement dans le capital humain, le développement économique des entités territoriales décentralisées, l’orientation stratégique du système éducatif, la modernisation des infrastructures de circulation, notamment le système postal, et, surtout, les modalités de financement de ces réformes et initiatives. À défaut, le débat reste en surface et les promesses continuent de flotter sans ancrage réel.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

