Luc AloumaLuc Alouma
Par Luc Alouma 
Permettez-moi de profiter de cette tribune pour apporter un éclairage supplémentaire sur une réalité congolaise que beaucoup d’analystes, de décideurs et même d’intellectuels continuent de sous-estimer. La RDC fonctionne aujourd’hui comme un pays scindé en deux univers qui coexistent sur un même territoire sans véritable interaction harmonieuse.
D’un côté, il existe un Congo profond, rural et périphérique, qui représente l’immense majorité de la population. Un espace marqué par le chômage massif ou le sous-emploi, la faiblesse des infrastructures, l’insuffisance éducative, la malnutrition, l’absence de couverture sanitaire efficace et une précarité sociale chronique. Ce Congo-là vit souvent en dehors des mécanismes officiels de l’économie, loin des centres de décision et presque absent des statistiques qui servent pourtant à piloter le pays.
De l’autre côté se trouve un Congo minoritaire mais institutionnellement dominant : une classe moyenne urbaine fragile et fragmentée, connectée au système administratif, politique ou commercial, ainsi qu’une petite élite privilégiée vivant autour du pouvoir, des réseaux économiques et des intérêts extérieurs. Malgré leurs divergences internes, ces groupes parviennent régulièrement à défendre des intérêts communs parce qu’ils évoluent dans les mêmes circuits de gouvernance, de financement et d’influence.
Ainsi, deux réalités différentes se superposent dans un même État : une majorité populaire vivant dans une économie de survie ; une minorité organisée vivant dans l’économie institutionnelle et décisionnelle.
C’est là que réside l’un des grands drames de notre gouvernance.
Beaucoup de politiques publiques présentées comme “rationnelles” reposent en réalité sur des indicateurs qui ne décrivent qu’une faible portion du pays réel. Les théories économiques utilisées peuvent être scientifiquement valables dans leur conception, mais elles deviennent inopérantes lorsqu’elles sont appliquées à une société profondément fragmentée.
À quoi sert un taux de croissance économique lorsque l’essentiel de l’activité populaire échappe aux circuits formels ? Comment mesurer correctement le PIB d’un pays dont une grande partie de la population n’est ni recensée ni intégrée aux mécanismes fiscaux et statistiques ? Comment prétendre maîtriser l’inflation lorsque les indices de prix sont relevés principalement dans les circuits d’importation urbains, sans refléter les réalités des marchés intérieurs et ruraux ? Comment célébrer une stabilité monétaire lorsque les populations continuent de vivre une dégradation concrète de leur pouvoir d’achat ?
Le problème fondamental est que la gouvernance officielle observe souvent le Congo à travers le prisme d’un univers représentant à peine une fraction du pays réel. Pendant ce temps, l’immense majorité de la population développe ses propres mécanismes de survie, ses propres référentiels économiques et parfois même ses propres formes d’organisation sociale.
Il en résulte une rupture profonde entre l’État statistique et le pays réel, conséquence logique de l’illusion des indicateurs aux prises avec une croissance sans peuple.
Dans ces conditions, même les mesures techniquement cohérentes perdent leur efficacité, parce qu’elles ne traversent pas les différentes couches de la société congolaise. Elles restent confinées dans les espaces administratifs, financiers ou urbains sans atteindre les territoires où vit réellement la majorité du peuple.
C’est précisément cette fracture qui devrait obliger la RDC à repenser entièrement sa logique de planification.
Depuis mes années universitaires, à la fin des années 1990, j’ai toujours pensé qu’aucun développement durable ne serait possible sans une approche territoriale rigoureuse. Un pays aussi vaste et aussi contrasté ne peut être gouverné efficacement uniquement à partir des moyennes nationales abstraites.
Le véritable diagnostic doit partir des territoires eux-mêmes.
La planification doit être territorialisée.
Le budget national devrait intégrer une logique de développement équilibré fondée sur les réalités spécifiques des 145 territoires du pays.
Chaque territoire possède ses ressources, ses contraintes, sa sociologie, ses besoins prioritaires et ses potentialités économiques. Vouloir appliquer des politiques uniformes à des réalités profondément inégales revient à administrer une illusion de gouvernance.
Le défi du Congo n’est pas seulement économique ; il est aussi structurel, civilisationnel et organisationnel. Le pays doit d’abord harmoniser ses fragments historiques, sociaux et territoriaux avant d’espérer une émergence véritable.
Car aucune nation ne progresse durablement lorsqu’une minorité vit dans les logiques de la mondialisation pendant que la majorité demeure enfermée dans des conditions proches de l’abandon historique.
La situation de guerre que traverse notre pays illustre tragiquement cette réalité d’un Congo profondément fragmenté. Le conflit visible n’est, au fond, que la manifestation extérieure d’une fracture intérieure plus ancienne, plus silencieuse et longtemps dissimulée.
Je ne cherche ni titre honorifique ni consécration particulière. L’histoire montre d’ailleurs que ceux qui ont profondément questionné leur époque furent rarement compris immédiatement. Beaucoup n’ont été reconnus qu’après leur disparition, parfois des générations plus tard.
L’essentiel demeure donc de transmettre ce que l’on croit utile au bien collectif.
Car tout dans la création possède un sens :
les eaux coulent pour nourrir la vie, la pluie fertilise les terres, les arbres purifient l’air, les volcans et les tempêtes eux-mêmes participent à l’équilibre de l’écosystème.
De la même manière, la pensée n’a de valeur que lorsqu’elle cherche à éclairer, à prévenir ou à construire.

By amedee

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