Professeure Madeleine Mbongo MpasiProfesseure Madeleine Mbongo Mpasi

Quoi ?: une conférence de presse. Qui ?: Le Président Felix Antoine Tshisekedi. Quand ?: mercredi 6 mai 2026. Où ?: chapiteau de la Cité de l’UA. Comment ? : diffusion à la Rtnc pendant 1h39. La dimension événementielle est précise.

Près de dix jours après, cependant, le nombre de commentaires est illimité. Cause principale de cette dispersion : peu de gens, en dehors de ce métier, connaissent réellement ce qu’est la nature exacte de ce genre journalistique. Nous les aidons à compléter leurs savoirs par quelques évocations historiques et contextuelles.

La conférence de presse – renommée familièrement : « conf’presse » – est un genre journalistique, suscité par les besoins des acteurs politiques. En effet, parce que poursuivis par la hantise de faire face à l’ubiquité des contenus médiatiques, apparue au début du 20ème siècle : contenu identique diffusé partout et reçu par tous, simultanément. Les acteurs politiques ont été obligés de s’adapter à cette omniprésence des médias et à leur complicité avec l’opinion publique, ce qui fondent le fameux quatrième pouvoir.

Le devancier Loeb Junior

C’est sous le Président Theodore Roosevelt (1901-1909) que, pour la première fois, le pouvoir a été alerté à propos d’une arme nouvelle, mise dans les mains de la presse, sous le format de média radiophonique. Les services secrets de l’armée se sont aperçus, à partir de 1906, d’un intérêt croissant auprès des marins de la Us Navy pour les émissions de la radio naissante, et surtout envahissante.

En effet, considérés comme suffisamment protégés en haute mer, ces navigateurs avaient été pourtant rattrapés par l’ubiquité de ce média. Ce n’était cependant que la première émission radio, diffusée par l’ingénieur Reginald Fessenden, dans la nuit de Noël 1906. Pendant une heure environ, les marins en haute mer furent soumis à l’écoute d’une émission improvisée, diffusant aussi bien la musique de Haendel que les vœux de bonne fête et la lecture d’un extrait de la bible. Cette intrusion a été jugée trop risquée, à la fois pour l’armée et pour le pouvoir.

D’où, le Président Theodore Roosevelt se sentit dans l’obligation de devenir plus proche de la presse. Il se créa dans son cabinet l’embryon du rôle de l’attaché de presse et celui de la fonction de ’’conseiller en communication’’. A la manœuvre ce fut le fameux William Loeb Jr. La mission de cet ancien sténo-dactylo fut claire et simple : se rapprocher le plus près possible des journalistes. Alors, Loeb Jr. se mit à leur fournir des copies anticipées de discours, à organiser leurs places dans les voyages avec le Président, à organiser des fuites d’information comme ballons d’essai, à les accueillir dans un espace de la Maison Blanche dédié aux correspondants de presse.

Sa méticulosité rendit son Patron plus familier avec les journalistes, lui offrant aussi l’occasion de fignoler des formules-chocs (sound bites), ces petites phrases qu’adorent assimiler les consommateurs des médias. Les historiens sont arrivés jusqu’à attribuer à William Loeb Jr. la paternité d’une performance réalisée par Theodore Roosevelt le 14 octobre 1912. Visé par un assassin, qui l’a grièvement blessé, le Président trouva néanmoins le courage de remonter sur la tribune, en chemise tâchée de sang, en vue de s’adresser aux journalistes : « Mes amis, je vais vous demander d’être aussi silencieux que possible. Je ne sais pas si vous comprenez bien que je viens de recevoir un coup de feu ».

Cela dit, c’est en réalité sous le Président Woodrow Wilson (1913-1921) que la conf’presse a été instituée par le pouvoir comme arme défensive. Il lui fallait se protéger contre l’instantanéité et la simultanéité dont se prévalaient les médias. La technique s’est alors consolidée, à partir de 1917, par Walter Lippman, un journaliste devenu assistant du ministre de la Guerre, Newton Baker (1916-1921). C’est Lippman qui a esquissa le principe fondateur de la conférence de presse : à défaut de contrôler la masse de nouvelles répandues à leur gré par les médias, il s’avère plus prudent pour l’acteur politique de rester en contact régulier avec les producteurs eux-mêmes, les journalistes. Ils ont l’avantage de nager au quotidien dans l’opinion publique.

La grand-messe de Charles de Gaulle

Cependant, la conférence de presse peut être aussi un exercice avec des revers. Le général Charles de Gaulle en a fait les frais le 27 novembre 1967. Il passait pourtant pour un maître dans cet art de la parole en public, que le politologue René Rémond avait nommé : « la grand-messe de Charles de Gaulle ». A l’issue de la guerre de Six jours gagnée en cette année par Israël, le Président français avait qualifié les Juifs de « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ». Depuis ce jour, De Gaulle fut considéré par ses adversaires comme homme ayant des préjugés antisémites, ce qui n’était pas tout à fait avéré. Plusieurs acteurs politiques ont aussi subi les conséquences de ces ratés, désignés par ironie journalistique par le terme de « naufrage médiatique ». Et souvent, ce sont curieusement les mêmes journalistes qui viennent par la suite proposer des remèdes, même s’ils ne sont souvent que des placebos sans réelle efficacité.

Le premier d’entre ces remèdes est la diversion. Elle consiste à orienter l’attention vers de nombreux autres sujets d’actualité, saturant ainsi le champ médiatique en vue d’effacer une conférence de presse manquée. L’autre remède est le contre-feu. Il s’apparente au démenti. Cette riposte, souvent agressive, court toutefois le risque de focaliser beaucoup d’attention sur un seul sujet, devenu alors ennuyeux.

Or, à l’ère contemporaine de l’immensité de la mémoire numérique (Big Data), le couvre-feu crée plutôt, à moindres frais, une occasion chez les fouineurs et railleurs des acteurs politiques de se lancer à la recherche de nombreux petits souvenirs du passé, généralement malveillants et gênants. Quoi qu’il en soit, la conférence de presse présente généralement le désavantage de ne pas être prise au sérieux par les milieux intellectuels, à travers le monde. Elle ne suscite pas le même respect que la simple interview accordée à un seul ou à un tout petit nombre de journalistes. Il existe des interviewers prestigieux, mais pas d’éminents conférenciers de presse. Pour le sociologue Pierre Bourdieu, par exemple, la conférence de presse n’est qu’un « simulacre d’échange ». C’est une illusion de transparence, rien qu’un jeu de dupes.

Des précautions

Sur la base de ces suspicions, finalement bien connues, les cabinets politiques se retrouvent actuellement dans l’obligation de ne pas laisser la conférence de presse tourner en roue libre. Elle est désormais soigneusement accompagnée des garde-fous. Le principal d’entre eux est le « off préalable », un éditorial devant paraître au lendemain de la liturgie de la conférence elle-même, avant que ne se propage la première vague d’avis et observations. Le principal conf’presse peut ainsi être sauvé.

En somme, la conférence de presse a la spécificité de relever tant de l’information que de la communication. Elle est un genre d’information, portant sur les faits. Elle est aussi un genre de communication, axé sur les effets. Et, en règle générale, pour l’organisateur, les effets durables sont désirés plus que les faits passagers. Aussi, l’écrivain Jules Renard pouvait-il se permettre d’affirmer : « pour parler en public, il n’est pas nécessaire de penser ce qu’on dit, mais il faut penser à ce qu’on dit ».

MMM

By amedee

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