Par Luc Alouma
En observant l’histoire du monde avec lucidité, une vérité brutale apparaît : aucun État puissant ne s’est construit sans une capacité militaire écrasante. Derrière chaque grande civilisation, chaque empire et chaque puissance moderne, se trouve toujours un arsenal de guerre capable d’imposer, de défendre ou d’étendre ses intérêts.
Depuis les temps les plus anciens, la logique de la force a structuré les rapports humains et internationaux. Les peuples les plus puissants ont dominé les plus faibles, et les vaincus ont presque toujours été contraints de subir l’ordre imposé par les vainqueurs.
Même les récits religieux anciens montrent une humanité constamment traversée par la guerre. Dans plusieurs traditions, la violence apparaît comme un instrument correctif destiné à rappeler l’homme à l’ordre moral et spirituel. La guerre y est présentée comme une conséquence des dérives humaines et une tentative de restauration d’un équilibre rompu.
Mais la modernité a progressivement détourné cette logique vers une autre finalité : non plus la correction morale, mais la captation des intérêts économiques et géopolitiques.
La guerre contemporaine est devenue une industrie.
Elle n’est plus seulement un affrontement militaire ; elle est un mécanisme de domination économique, de contrôle stratégique et de captation des ressources.
Les États modernes se définissent d’abord par leur capacité de puissance. Et cette puissance repose sur plusieurs piliers :
– l’armée ;
– la technologie ;
– l’intelligence stratégique ;
– l’économie ;
– la maîtrise des ressources énergétiques et minières ;
– le contrôle des réseaux financiers et informationnels.
Sans ces instruments, un État demeure vulnérable, quelle que soit la richesse de son territoire.
C’est ici que se pose la question fondamentale de la RDC : notre pays a-t-il réellement pris conscience de la nécessité historique de bâtir une armée nationale forte, disciplinée, moderne et dissuasive ?
Depuis l’effondrement de l’armée zaïroise, la RDC semble avoir progressivement abandonné l’idée même d’une véritable puissance militaire nationale. Les différents régimes se sont surtout concentrés sur la protection du pouvoir politique lui-même : gardes présidentielles suréquipées, unités spéciales destinées à sécuriser les institutions et les dignitaires, services parallèles fortement financés.
Pendant ce temps, l’armée nationale, censée protéger l’intégrité du territoire et garantir la souveraineté collective, est restée sous-équipée, mal rémunérée et souvent abandonnée à des logiques de survie.
Les détournements y prospèrent.
Les équipements sont vétustes.
Le soldat vit parfois dans des conditions indignes.
Et pourtant, aucune nation ne peut prétendre au développement durable sans institutions sécuritaires fortes.
La sécurité n’est pas un luxe ; elle est le socle même de l’existence d’un État.
L’exemple du Rwanda illustre une réalité que beaucoup refusent encore d’admettre : un pays militairement organisé, stratégiquement discipliné et technologiquement préparé peut peser davantage qu’un territoire immensément riche mais désorganisé.
Dans le monde réel, les ressources naturelles seules ne garantissent ni la puissance ni la souveraineté. Ce qui protège les richesses, c’est la capacité de les défendre.
Voilà pourquoi plusieurs États du Sahel ont récemment choisi de réorienter leurs politiques vers une logique de souveraineté sécuritaire et militaire. Ils ont compris que l’histoire mondiale ne réserve aucune place durable aux États incapables d’assurer eux-mêmes leur sécurité.
Leur chemin est difficile certes, les erreurs sont possibles, les échecs également. Mais l’inaction produit souvent des conséquences encore plus désastreuses.
Les guerres dans le monde sont devenues des économies parallèles extraordinairement rentables pour les grandes puissances. Derrière les discours humanitaires ou idéologiques, les conflits permettent souvent :
– l’accès aux ressources stratégiques ;
– le contrôle énergétique ;
– les marchés d’armement ;
– les contrats de reconstruction ;
– l’endettement des États fragilisés ;
– la dépendance géopolitique.
Ainsi, certaines guerres semblent se prolonger non parce qu’elles sont impossibles à résoudre, mais parce qu’elles servent des intérêts puissants.
Le conflit russo-ukrainien illustre cette mutation du monde contemporain. Derrière les affrontements militaires se jouent également des enjeux énergétiques, miniers, industriels et financiers colossaux. Les territoires occupés deviennent des espaces de contrôle stratégique où la logique économique de guerre remplace parfois les mécanismes classiques de production.
Dans le même temps, les rivalités entre grandes puissances montrent que le monde actuel reste structuré autour de deux pôles dominants qui évitent soigneusement un affrontement direct total, tout en projetant leurs compétitions sur des espaces périphériques riches en ressources naturelles.
C’est souvent dans ces espaces — Afrique, Moyen-Orient, certaines régions d’Asie ou d’Amérique latine — que se développent des guerres prolongées, des crises politiques ou des conflits asymétriques.
L’Iran, le Venezuela, la Syrie, la Libye, le Congo et bien d’autres pays illustrent cette réalité complexe où les conflits locaux deviennent rapidement des théâtres d’affrontement d’intérêts mondiaux.
C’est pourquoi les États africains devraient faire preuve d’une extrême prudence dans leurs alliances internationales. Les grandes puissances agissent d’abord selon leurs propres intérêts stratégiques avant toute solidarité idéologique ou diplomatique.
Aucune puissance ne développe durablement un autre pays par pure générosité.
Dans les relations internationales, l’intérêt national reste la règle fondamentale.
Voilà pourquoi la RDC doit comprendre que sa guerre ne prendra probablement pas fin simplement par des déclarations diplomatiques ou des cessez-le-feu successifs. Tant que le pays restera stratégiquement faible et économiquement dépendant, il demeurera exposé aux logiques d’exploitation qui alimentent les conflits prolongés.
La guerre congolaise dépasse largement les antagonismes locaux. Elle est aussi liée :
– à la position géostratégique du pays ;
– à l’immensité de ses ressources ;
– à la fragilité de ses institutions ;
– à la compétition mondiale autour des minerais stratégiques.
Le plus inquiétant est peut-être le rôle de l’Europe, ancien centre de puissance mondiale aujourd’hui confronté à ses propres fragilités démographiques, énergétiques et géopolitiques. Fatiguée par le poids de son histoire et ses contradictions internes, elle semble hésiter entre dépendance stratégique et recherche d’un nouvel équilibre.
Et pourtant, un autre avenir reste envisageable.
L’Europe, l’Afrique et la Chine pourraient théoriquement construire un partenariat fondé non sur la prédation, mais sur :
– le respect mutuel ;
– l’équilibre des intérêts ;
– la coopération technologique ;
– la transformation locale des ressources ;
– la stabilité sécuritaire ;
– et une vision plus humaine de l’ordre mondial.
Mais cela exige une rupture profonde avec la logique actuelle de domination et d’exploitation qui gouverne encore largement les relations internationales.
Aussi longtemps que la puissance mondiale restera organisée autour de l’économie de guerre, la paix demeurera fragile, conditionnelle et souvent subordonnée aux intérêts des plus forts, avec comme conséquence que notre monde ne sera jamais en sûreté.
