(Leçons du Covid-19 : éviter la psychose autour d’Ebola. Analyser les données avant d’alimenter la peur)
Par Luc Alouma
Le tableau présenté sur l’évolution de la maladie à virus Ebola mérite d’être salué, car il permet enfin d’aborder la question sur une base plus scientifique et statistique plutôt qu’émotionnelle. Face à une situation sanitaire sensible, il est essentiel que l’analyse des données prenne le dessus sur les discours alarmistes ou les interprétations précipitées.
J’aimerais, à cet effet, attirer l’attention des autorités, en particulier celles du secteur de la santé publique, sur la nécessité d’une approche rigoureuse, proportionnée et stratégiquement ciblée dans la lutte contre Ebola. La maladie est certes contagieuse et dangereuse, mais les données actuellement disponibles ne permettent pas encore, à ce stade, de parler d’une épidémie nationale généralisée, encore moins d’une pandémie au sens strict du terme.

En effet, sur les 1 077 cas suspects rapportés, seuls 121 sont confirmés, soit environ 11 %. Ce détail statistique est fondamental. Il montre que la majorité des cas restent encore au stade de suspicion et nécessitent donc prudence et discernement dans leur interprétation. Dans un pays comme la République démocratique du Congo, où les taux de morbidité demeurent historiquement élevés et où les capacités de diagnostic restent limitées dans plusieurs zones, il est important de ne pas confondre suspicion clinique et confirmation scientifique.
Par ailleurs, les données indiquent que la maladie demeure principalement localisée dans la province de l’Ituri, avec une prévalence relativement faible au Nord-Kivu, représentant environ 6 % des cas confirmés. Cette réalité géographique doit guider l’action publique.
Que faudrait-il faire dès maintenant ?
À mon humble avis, la priorité devrait être d’attaquer la maladie directement dans ses foyers d’apparition, avec des moyens intensifs et ciblés. Les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu devraient être placées sous un véritable dispositif d’urgence sanitaire territorialisée, impliquant :
– le déploiement massif d’équipes médicales spécialisées ;
– le renforcement immédiat des capacités de dépistage et de traitement ;
– la disponibilité de matériels médicaux adaptés ;
– ainsi qu’un système efficace de surveillance épidémiologique de proximité.
Cette situation devrait également être considérée comme une opportunité stratégique pour moderniser durablement les infrastructures sanitaires de ces provinces. Lorsqu’un grand événement sportif ou international est organisé, d’importants moyens sont souvent mobilisés pour réhabiliter rapidement routes, aéroports et infrastructures diverses. Une urgence sanitaire de cette nature devrait susciter la même mobilisation structurelle, afin de laisser un héritage sanitaire durable aux populations concernées.

Il en va de même pour les mesures barrières et les dispositifs de prévention. Ceux-ci devraient être renforcés prioritairement dans les provinces directement touchées : aéroports, écoles, postes frontaliers, marchés et autres espaces publics doivent faire l’objet d’un encadrement sanitaire strict et rationnel afin de contenir efficacement la propagation de la maladie.
Cependant, il est regrettable de constater qu’au lieu de privilégier une approche ciblée et méthodique, certaines autorités semblent déjà installer une communication nationale excessivement alarmiste, présentant Ebola comme une menace généralisée touchant l’ensemble du pays. Cette tendance à l’exagération risque de produire des effets pervers importants : psychose collective, paralysie des activités économiques et sociales, restriction excessive des libertés individuelles et perte de confiance de la population envers les institutions sanitaires.
L’expérience de la crise de la COVID-19 devrait pourtant nous servir de leçon. Une gestion sanitaire ne peut se réduire à l’application mécanique de protocoles internationaux sans adaptation aux réalités locales, économiques, sociales et culturelles de notre pays. La santé publique doit tenir compte des observations empiriques, des capacités réelles de résilience de la population et de l’équilibre nécessaire entre protection sanitaire et stabilité socio-économique.
Le plus préoccupant demeure sans doute le ton parfois anxiogène adopté dans certaines communications officielles. Une alerte sanitaire doit informer, mobiliser et rassurer, non semer la peur ou créer une atmosphère de terreur psychologique. Une population plongée dans la panique perd progressivement sa capacité de résilience et d’organisation collective.

C’est pourquoi j’en appelle notamment à Patrick Muyaya, ministre de la Communication et Médias, afin qu’une attention particulière soit accordée à la qualité de la communication sanitaire. Celle-ci doit être rigoureuse, transparente, pédagogique et proportionnée, afin d’éviter la reproduction des tensions et controverses observées durant la gestion de la COVID-19 autour des mécanismes de riposte sanitaire.
Enfin, la gestion d’une crise sanitaire d’une telle ampleur ne devrait pas être exclusivement laissée aux seuls spécialistes médicaux. Il devient indispensable d’associer également des économistes, statisticiens, sociologues et experts en politiques publiques capables d’analyser les données dans toutes leurs implications. Une pandémie ou une alerte sanitaire n’est pas seulement un phénomène médical ; c’est aussi une réalité économique, sociale, psychologique et politique qui exige une approche multidisciplinaire.
loucasalouma@yahoo.fr

