Inondations à Kinshasa. Photo d'illustrationInondations à Kinshasa. Photo d'illustration

LE PEUPLE ABSENT : LA GRANDE FICTION POLITIQUE AFRICAINE

Par Luc Alouma

L’une des plus grandes contradictions de la vie politique africaine réside dans l’omniprésence du mot peuple dans les discours et son absence presque totale dans la réalité de la gouvernance comme dans celle de la conquête du pouvoir.

Le peuple est partout dans le langage politique.
On gouverne en son nom.
On légifère en son nom.
On emprunte en son nom.
On négocie en son nom.
On signe des accords internationaux en son nom.
On manifeste en son nom.
On fait la guerre en son nom.
On fait la paix en son nom.

Pourtant, lorsqu’on observe froidement le fonctionnement réel de nos systèmes politiques, une vérité dérangeante apparaît : le peuple n’occupe presque jamais la place centrale que lui attribuent les constitutions, les discours et les théories démocratiques.

Il est invoqué comme référence morale mais rarement associé comme acteur réel.

Il est célébré comme source de légitimité mais rarement considéré comme source de décision.

Il est exalté comme souverain mais demeure largement étranger à l’exercice effectif de la souveraineté.

Cette contradiction n’est pas accidentelle.

Elle est le produit d’une longue histoire.

*De la colonie à l’indépendance : le peuple administré plutôt que le peuple souverain*

Depuis l’époque coloniale, la logique dominante n’a jamais véritablement été celle de la participation populaire.
Les institutions furent conçues pour administrer des populations, collecter des ressources, maintenir l’ordre et consolider le pouvoir.

L’indépendance politique a permis le remplacement des administrateurs coloniaux par des élites nationales, mais elle n’a pas toujours transformé la philosophie profonde de l’État.
Le centre de gravité est resté le même : le pouvoir.
L’administration a changé de visage mais rarement de logique.

Ainsi, le peuple est demeuré davantage un objet de gouvernement qu’un sujet de gouvernance.
Il est devenu une référence symbolique indispensable à la légitimité du système, sans pour autant devenir son véritable moteur.

Le peuple réel et le peuple imaginaire

La confusion la plus importante de la politique africaine consiste à confondre le peuple théorique avec le peuple réel.

Le peuple théorique est celui des constitutions.
Il est souverain.
Il décide.
Il choisit.
Il contrôle.
Il sanctionne.

Le peuple réel, lui, vit dans une toute autre réalité.

Dans de nombreux pays africains, seule une faible minorité participe réellement à la vie politique organisée.
Cette minorité est constituée d’acteurs institutionnels, de responsables politiques, de fonctionnaires, de leaders d’opinion, d’opérateurs économiques, de militants, d’activistes et de réseaux d’influence.

Même lorsqu’on examine les processus électoraux, le constat demeure frappant.
Une partie importante de la population ne s’enrôle pas.
Parmi ceux qui s’enrôlent, une partie ne vote pas.
Parmi ceux qui votent, beaucoup le font sans véritable adhésion idéologique ou programmatique.

Le vote est souvent influencé par des considérations identitaires, communautaires, émotionnelles, circonstancielles ou matérielles.

Le citoyen engagé politiquement constitue donc une minorité.
La majorité de la population vit dans un univers différent.

Le peuple de la survie

Pour des millions d’Africains, la priorité n’est pas la politique.
La priorité est la survie.
Trouver de quoi manger.
Trouver un emploi.
Payer les frais scolaires.
Accéder aux soins.
Construire un toit.
Assurer la sécurité de la famille.
Préserver sa dignité.

Dans ces conditions, la politique apparaît souvent comme un spectacle lointain réservé à une élite qui parle un langage incompréhensible et poursuit des objectifs étrangers aux préoccupations quotidiennes.

Deux mondes coexistent alors dans un même pays.
Le premier débat du pouvoir.
Le second lutte pour l’existence.

Le premier parle de réformes constitutionnelles.
Le second cherche comment survivre jusqu’au lendemain.

Le premier s’affronte pour le contrôle de l’État.
Le second tente simplement de ne pas sombrer dans la misère.

Cette fracture constitue probablement l’une des causes profondes du blocage politique africain.

L’illusion des mobilisations populaires

Cette réalité explique également pourquoi les mobilisations politiques sont souvent mal interprétées.

Lorsqu’une manifestation rassemble plusieurs milliers de personnes, elle est immédiatement présentée comme l’expression du peuple.

Lorsqu’un meeting attire une foule importante, on parle de volonté populaire.

Lorsqu’une ville est paralysée, on conclut à l’adhésion générale.

Pourtant, ces événements reflètent souvent l’expression de segments spécifiques de la société et non celle de l’ensemble de la nation.

Cela ne retire rien à leur légitimité. Mais il faut éviter de confondre mobilisation et unanimité.

La volonté générale est plus complexe qu’une démonstration de force momentanée.

L’échec partagé du pouvoir et de l’opposition

Cette situation impose une responsabilité particulière aux élites.

Le pouvoir ne peut se contenter de gouverner les groupes déjà connectés aux institutions.
Il doit chercher à intégrer la majorité silencieuse restée à l’écart de la vie publique.

L’opposition, quant à elle, ne peut prétendre représenter le peuple tout entier lorsqu’elle demeure enfermée dans des querelles personnelles, des rivalités de leadership ou des stratégies de conquête du pouvoir dépourvues d’un véritable projet national.

Le drame africain réside souvent dans le fait que pouvoir et opposition se disputent la représentation d’un peuple qu’ils connaissent de moins en moins.

Tous parlent en son nom.
Peu l’écoutent réellement.

Le véritable défi : créer le peuple politique

La solution n’est pas de condamner la démocratie.
La solution est de lui donner un contenu réel.

Une démocratie ne devient authentique que lorsque les citoyens disposent des moyens intellectuels, économiques et institutionnels leur permettant de participer effectivement à la vie publique.

Sans éducation, sans autonomie économique, sans information fiable, sans organisation sociale, la souveraineté populaire demeure une fiction juridique.

Le véritable défi africain n’est donc pas seulement électoral.
Il est civilisationnel.

Il consiste à transformer des populations administrées en citoyens conscients.

À transformer des masses silencieuses en acteurs organisés.

À transformer des sujets de gouvernement en véritables copropriétaires de l’État.

Notre drame africain réside dans le fait que nous avons importé les mécanismes de la démocratie avant de construire les conditions permettant au peuple de les faire vivre.

Le colonisateur est parti. Mais il a laissé derrière lui des institutions conçues pour gouverner les populations plutôt que pour les rendre souveraines.

La véritable libération de l’Afrique ne sera donc pas uniquement politique.
Elle sera intellectuelle.
Elle sera sociale.
Elle sera économique.
Elle sera institutionnelle.

Le jour où le peuple cessera d’être un simple argument de légitimation pour devenir un acteur conscient, organisé, instruit et responsable de son destin, la démocratie africaine entrera enfin dans sa maturité historique.

En attendant, le peuple demeure paradoxalement la figure la plus invoquée de la politique africaine et la moins présente dans son exercice réel.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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