Par Luc Alouma
Les énergies rationnelles du peuple noir s’expriment rarement dans une stricte filiation familiale ou tribale. Cela tient peut-être à une réalité plus profonde : l’Afrique noire n’est pas un peuple unique, homogène et uniforme. Elle est une mosaïque de peuples, de langues, de traditions, de mémoires, d’intelligences et d’énergies distinctes.
Même à l’intérieur d’un même peuple, il existe plusieurs sensibilités, plusieurs orientations, plusieurs formes d’intelligence et plusieurs vocations sociales. C’est pourquoi vouloir enfermer l’avenir africain dans la seule appartenance biologique, familiale ou tribale constitue une erreur de compréhension historique.
La tradition ngombe nous livre à ce sujet une sagesse d’une profondeur remarquable : « O bwela o bongi nawe » c’est-à-dire : « Est membre de ta famille celui ou celle qui convient à tes aspirations. »
Cet oracle dépasse la simple morale familiale. Il propose une philosophie sociale et économique. Il enseigne que la vraie famille ne se limite pas au sang, mais se construit autour de la compatibilité des aspirations, des valeurs, des projets et des énergies.
La biologie assure la reproduction de l’espèce. Mais elle ne suffit pas à fonder une famille de prospérité.
Une famille, entendue comme entité économique, sociale et stratégique, doit être composée de personnes capables de contribuer à un objectif commun. Elle doit rassembler non seulement ceux qui partagent une origine, mais surtout ceux qui partagent une direction, une discipline, une vision et une capacité d’action.
Voilà pourquoi le repli familial ou tribal, lorsqu’il devient principe d’organisation du pouvoir, de l’entreprise ou de l’État, finit par produire la stagnation.
Le peuple noir souffre encore d’un complexe psychologique familial. Beaucoup pensent que s’entourer exclusivement de sa famille biologique constitue une protection naturelle et une garantie de réussite. Dans certains cas, cela peut produire des avantages immédiats, mais rarement une prospérité durable.
La réalité est souvent plus cruelle : la famille biologique peut protéger affectivement, mais elle ne garantit ni la compétence, ni la loyauté productive, ni l’efficacité organisationnelle.
Même en Occident, où les entreprises familiales ont joué un rôle important dans l’histoire économique, leur réussite durable a souvent dépendu de leur capacité à s’ouvrir à d’autres compétences. À un certain niveau, l’entreprise familiale ne survit que si elle accepte de dépasser la logique du sang pour intégrer la logique de la compétence.
Le Professeur Jean Aunge, en agronomie, rappelait une loi biologique qui mérite d’être méditée : à force de reproduire les mêmes semences traditionnelles sans renouvellement, les variétés dégénèrent, les rendements baissent et la qualité s’altère. En revanche, le croisement intelligent des variétés peut produire des espèces plus vigoureuses, plus résistantes et à haut rendement.
Cette loi agricole a une portée sociale et politique.
Les groupes humains qui se ferment sur eux-mêmes finissent souvent par s’appauvrir. Les sociétés qui acceptent la rencontre, le croisement des compétences et la cohabitation intelligente accroissent leur potentiel de progrès.
Aucun continent, aucun pays, aucune civilisation ne s’est développé dans l’isolement absolu. L’Égypte ancienne a influencé le monde méditerranéen. L’Afrique a nourri l’humanité de ses premières lumières. L’Asie a transmis des techniques, des spiritualités et des savoirs. L’Europe s’est enrichie de ce qu’elle a appris ailleurs avant de transformer ces apports en puissance. Les civilisations progressent par circulation, emprunt, adaptation et dépassement.
Le développement est donc rarement le produit d’une pureté fermée. Il est souvent le fruit d’une fécondation croisée.
C’est pourquoi l’Afrique noire doit sortir des castes purement biologiques pour construire des alliances fondées sur la compatibilité des intelligences, des compétences et des aspirations. La vraie famille de développement n’est pas celle qui partage seulement le même ancêtre, mais celle qui partage le même projet.
Une question mérite alors d’être posée avec sérieux : pourquoi certains Africains excellent-ils lorsqu’ils travaillent dans des pays développés, mais peinent-ils à produire les mêmes résultats lorsqu’ils reviennent dans leurs pays d’origine ?
La réponse n’est pas seulement individuelle. Elle tient au cadre d’organisation. Dans les pays développés, ces compétences sont intégrées dans des systèmes fonctionnels, disciplinés, ouverts, rationnels et évalués. En Afrique, elles sont souvent replongées dans des logiques familiales, tribales, clientélistes ou administratives qui neutralisent leur potentiel.
Le problème n’est donc pas l’intelligence africaine. Le problème est l’environnement qui empêche cette intelligence de se déployer pleinement.
Pour dominer, il ne suffit pas de se réfugier dans le confort du semblable. Il faut affronter les forces contraires, apprendre d’elles, les comprendre, les intégrer ou les dépasser. La force véritable ne naît pas de l’isolement, mais de l’intelligence de la cohabitation.
La colonisation elle-même, malgré sa violence et son injustice, a démontré une vérité stratégique : les peuples qui osent sortir de leurs frontières, affronter d’autres mondes et organiser leur puissance finissent par imposer leur présence. L’Afrique ne doit pas imiter la brutalité coloniale, mais elle doit comprendre que l’enfermement biologique et culturel ne produit pas la puissance.
Notre défi majeur en RDC est donc de construire une véritable cohabitation intellectuelle, culturelle, économique et politique.
Comment un Mukongo, un Mungala, un Muluba, un Muswahili, et toutes les autres composantes du pays peuvent-ils se mettre ensemble autour d’un projet commun, d’une entreprise productive, d’une institution sérieuse ou d’une vision nationale ? Voilà la vraie question.
La diversité démographique de la RDC n’est pas une faiblesse. Elle devient une faiblesse seulement lorsqu’elle est manipulée par la logique du pouvoir. Dans une logique de développement, cette diversité devient une force incomparable.
Chaque peuple apporte une énergie particulière :
– une mémoire ;
– une sensibilité ;
– une compétence ;
– une manière de voir ;
– une relation au travail ;
– une culture d’organisation ;
– une capacité d’adaptation.
Le problème n’est donc pas la différence. Le problème est l’absence d’une architecture capable d’organiser les différences autour d’un objectif supérieur.
Au lieu de diviser les peuples africains, le salut du continent passe par l’abolition progressive des frontières mentales, tribales et psychologiques qui empêchent les populations de se mélanger, de coopérer et de construire des alliances stratégiques.
L’Afrique doit apprendre à fabriquer des familles de prospérité.
Ces familles ne seront pas nécessairement fondées sur le sang, mais sur :
– la compétence ;
– la confiance ;
– la complémentarité ;
– la vision ;
– l’éthique ;
– le travail ;
– la capacité de produire de la valeur.
À ceux qui exercent des fonctions politiques en RDC, il convient de recommander une méditation profonde sur cet oracle ngombe : « O bwela o bongi nawe ». Est de ta famille celui qui convient à tes aspirations.
Cette sagesse invite à sortir des réflexes archaïques de l’animalité politique, où l’on confie les responsabilités à sa famille biologique, à son clan, à sa tribu ou à ses proches, au détriment de ceux qui possèdent les qualités nécessaires pour faire avancer la nation.
La logique du pouvoir enferme l’homme dans la peur, la méfiance, le clan et la conservation des privilèges. La logique du développement l’oblige à rechercher les meilleures énergies, même lorsqu’elles viennent d’ailleurs, même lorsqu’elles ne partagent pas son sang, son village ou sa langue.
C’est cela la grande mutation que la RDC doit accomplir : passer de la famille biologique à la famille de destin ; du clan à la compétence ; de l’affiliation tribale à la compatibilité des projets ; de la logique du pouvoir à la logique du développement.
Car aucun pays ne se développe avec les seuls membres d’une famille biologique.
Un pays se développe lorsqu’il réussit à faire travailler ensemble toutes les énergies compatibles avec son avenir.
loucasalouma@yahoo.fr

