PAR LUC ALOUMA
« Lodi boso, lowedje mobengi yoo »
À force de remettre une opportunité à demain, on finit par manquer l’essentiel.
« Ngondo etape ego, okaiweya pe bosadjenge »
Le monde ressemble à une branche morte sur laquelle nous sommes perchés : pour survivre, il faut éviter de l’agiter inutilement.
« Kanda dji boboleya, mbongo baindakaka »
La nourriture que l’on accumule excessivement dans la forêt finit par attirer les éléphants qui la détruisent.
« Eduu enene na bulu, ewe ekikiti oko ndjene ? »
Dans une forêt dense et au cœur de la nuit, les yeux seuls ne suffisent pas pour avancer ; il faut d’autres repères, d’autres formes de discernement.
Ces adages de la tradition ngombe ne sont pas de simples proverbes. Ils constituent une véritable philosophie politique héritée de nos ancêtres. Ils nous enseignent la prudence, l’équilibre, l’anticipation, la mesure et surtout la nécessité de comprendre la réalité avant d’agir.
Or, notre pays traverse précisément une période où ces enseignements mériteraient d’être médités avec sérieux.
1. Le peuple congolais : une réalité fragmentée
Depuis plusieurs décennies, la vie politique congolaise repose sur une contradiction fondamentale.
Tous les acteurs parlent au nom du peuple.
Le pouvoir gouverne au nom du peuple.
L’opposition s’oppose au nom du peuple.
Les réformes sont proposées au nom du peuple.
Les manifestations sont organisées au nom du peuple.
Pourtant, ce peuple invoqué en permanence n’existe presque jamais comme une volonté unifiée à travers une majorité réellement démocratique. Déjà comment construire une rationalité démocratique basée sur les statistiques démographiques fiables lorsque le recensement de la population est un tabou ?
Cette réalité remonte loin dans notre histoire politique.
Le 4 juin 1960, date de publication des premiers résultats électoraux à l’approche de l’indépendance, révéla déjà une fragmentation régionale, ethnique et territoriale du vote. Le professeur Jo Sekimonyo a justement souligné le caractère historique de cette date souvent oubliée.
Depuis lors, la représentation politique s’est largement organisée autour des appartenances régionales, ethniques ou communautaires.
Le pouvoir est progressivement devenu un mécanisme de partage entre composantes plutôt qu’un instrument de réalisation d’un projet national commun.
Le peuple s’est retrouvé morcelé en plusieurs segments.
Chaque segment possède ses aspirations, ses peurs, ses attentes et parfois ses frustrations.
Aucun segment ne peut raisonnablement prétendre représenter à lui seul la totalité du Congo.
2. La dangereuse illusion du peuple unique
L’une des erreurs les plus fréquentes de nos dirigeants consiste à croire qu’une majorité circonstancielle équivaut à la totalité du peuple.
Or, lorsqu’un groupe politique affirme parler au nom du peuple, il parle souvent au nom de la partie du peuple qui lui est favorable.
La confusion entre une fraction du peuple et le peuple dans son ensemble est à l’origine de nombreuses crises politiques.
Elle nourrit les frustrations.
Elle crée les tensions.
Elle alimente les conflits.
Elle transforme les réformes en affrontements.
Elle rend impossible l’adhésion nationale autour des grandes décisions.
Comme l’enseigne l’adage ngombe :
« Eduu enene na bulu, ewe ekikiti oko ndjene ? »
Lorsque la forêt est dense et que la nuit est profonde, les yeux seuls ne suffisent plus.
Autrement dit, lorsque la réalité devient complexe, les certitudes simplistes deviennent dangereuses.
La prudence exige alors d’écouter davantage, de consulter plus largement et de rechercher d’autres repères que ceux de son propre camp.
3. La réforme constitutionnelle : entre deux chemins
La question actuelle de la réforme constitutionnelle illustre parfaitement ce dilemme. Deux voies apparaissent.
Première voie : l’imposition
Elle consiste à considérer qu’une aspiration portée par l’Udps doit être imposée à l’ensemble du pays.
Cette approche relève de la logique du pouvoir.
Elle repose sur le rapport de force.
Elle cherche à transformer une position particulière en vérité nationale, exactement comme dans la foulée de réformes précédentes.
Mais l’expérience congolaise montre que cette méthode produit rarement la stabilité.
Elle reproduit les mêmes fractures.
Elle entretient les mêmes antagonismes.
Elle reporte simplement les conflits à plus tard.
Comme le rappelle l’adage : « Kanda dji boboleya, mbongo baindakaka. » Lorsqu’on accumule excessivement certaines ressources au même endroit, on finit par attirer les forces qui viendront les détruire.
De la même manière, lorsqu’un groupe cherche à monopoliser la définition de l’intérêt national, il finit par provoquer les réactions qui fragilisent cet intérêt lui-même.
Deuxième voie : la recherche du consensus national
Cette seconde voie consiste à reconnaître humblement qu’aucune composante du pays ne détient à elle seule la vérité nationale.
Elle suppose d’abandonner l’invocation abstraite du peuple pour rechercher ses représentations concrètes.
Elle implique de réunir les différentes sensibilités politiques, sociales, culturelles, religieuses, académiques et territoriales du pays.
Elle exige un véritable dialogue national fondé sur la recherche de solutions plutôt que sur la conquête d’avantages.
Cette démarche est plus exigeante.
Elle est plus lente. Mais elle est aussi plus durable.
Elle correspond davantage à la logique du développement qu’à la logique du pouvoir.
4. L’urgence de saisir l’opportunité historique
Le premier adage nous interpelle ici avec force :
« Lodi boso, lowedje mobengi yoo. »
À force de remettre à demain une opportunité, on finit par tout perdre.
Notre génération dispose peut-être encore d’une occasion historique de reconstruire un consensus national.
Si cette occasion est continuellement reportée, les fractures risquent de s’approfondir davantage.
Les tensions actuelles montrent que le temps n’est plus aux calculs partisans mais à la lucidité collective.
5. Gouverner sans agiter la branche
Enfin, l’adage : « Ngondo etape ego, okaiweya pe bosadjenge. »
Le monde ressemble à une branche morte sur laquelle nous sommes perchés. Pour survivre, il ne faut pas l’agiter inutilement.
Cette image résume parfaitement la responsabilité des dirigeants.
La RDC est déjà confrontée à de multiples défis : guerre, pauvreté, fragmentation sociale, faiblesse institutionnelle, dépendance économique. Dans un tel contexte, toute réforme majeure exige une extrême prudence.
L’objectif ne doit pas être de démontrer sa force politique.
L’objectif doit être de préserver l’équilibre collectif.
Car lorsqu’une branche est fragile, la sagesse consiste moins à la secouer qu’à chercher ensemble comment la consolider.
La sagesse ancestrale ngombe rejoint ici la plus grande leçon de la science politique moderne : un pays durablement stable ne se construit ni par l’exclusion ni par l’imposition, mais par la recherche permanente de l’équilibre.
La RDC ne manque ni de ressources, ni d’intelligence, ni de patriotisme. Elle manque surtout d’un mécanisme capable de transformer ses diversités en force commune.
La véritable réforme n’est peut-être pas d’abord constitutionnelle.
Elle est mentale, philosophique et institutionnelle.
Elle consiste à passer d’une logique de conquête à une logique de rassemblement.
C’est à cette condition que le peuple cessera d’être une fiction politique pour devenir enfin une réalité nationale.
Je remercie l’ECC qui représente un des fragments non négligeable du peuple qui est arrivée à la même conclusion.
loucasalouma@yahoo.fr
