DE QUEL DIEU LE CONGO EST-IL LE NOM ?
Par JOSE M. BAKIMA
La République Démocratique du Congo traverse aujourd’hui une crise métabolique profonde qui sature ses terroirs, balkanise ses consciences et paralyse l’affirmation de sa souveraineté régalienne face aux appétits des cartels transnationaux. Si les analystes de surface s’obstinent à n’évaluer ce drame qu’à l’aune des agressions géopolitiques de frontière ou de la prédation minière du coltan et du cobalt, la science des civilisations durables exige de poser un diagnostic infiniment plus chirurgical. La blessure du Congo est d’ordre spirituel, gnoséologique et ontologique. Elle réside dans le divorce tragique entre l’archive active de son sol ancestral et l’aliénation religieuse de masse orchestrée par les pasteurs des églises de réveil, devenus les agents inconscients de la pérennisation du projet colonial.
Pour comprendre la nature de cette pollution noologique qui ensorcelle le quotidien de Kinshasa à Lubumbashi, il convient d’opérer une archéologie comparée des structures de la foi, en confrontant la théologie impériale occidentale du « Dieu de la foudre » à la cosmologique matricielle Kongo de Nzambi Mpungu Tulendo.
- L’Archéologie du « Dieu de la Foudre » : La théologie de la contrainte et de la séparation
Les récentes investigations de la morphologie historique mettent à nu la généalogie de la matrice religieuse occidentale. Celle-ci prend sa source dans l’émergence d’une divinité primitive métaphorisée par la foudre, le tonnerre et la force brute de la nature extérieure. Ce dieu primitif s’affiche par structure comme une instance de la contrainte unilatérale, de l’effroi panoptique, de la séparation transcendantale et du châtiment. C’est un principe vertical et jaloux qui exige la soumission mécanique des corps, instituant le patriarcat exclusif et l’endogamie dynastique pour préserver la pureté de la caste et la thésaurisation des richesses marchandes chiffrées.
Cette théologie du « Dieu de la foudre » est l’infrastructure invisible qui a légitimé l’hubris expansive de l’Occident tardif (Kimfunia global). C’est elle qui a enfanté le schisme cartésien et la modernité de la séparation, cette illusion cognitive qui a décrété que l’homme était le propriétaire prédateur d’un monde matériel réduit à un stock inerte offert au viol de l’extraction. C’est ce dieu de la contrainte et de la punition que l’impérialisme a projeté sur le continent noir pour briser les structures de la reliance autochtone.
- Nzambi Mpungu Tulendo et la Tétralogie Kongo : L’Ontologie de la Relation pure
En parfaite opposition à cette instance policière et anthropomorphe de châtiment, la pensée philosophique du Bassin du Congo s’adosse à la catégorie suprême de Nzambi Mpungu Tulendo. Dans la rationalité Kongo, Nzambi Mpungu ne saurait être ravalé à un souverain jaloux qui foudroie les chairs ou qui privatise le salut. Il se sacralise comme le principe ultime d’unité, de connectivité et de cohérence immanente qui rend le métabolisme du vivant sauvage et de la biosphère intelligible pour la raison humaine. Il n’isole point l’homme du cosmos ; il s’érige comme l’infrastructure invisible de la reliance, l’axe stable autour duquel s’articulent les interactions et la circulation des forces de la vie.
Ce Principe unitaire déploie sa grammaire relationnelle à travers une écologie de quatre triades conceptuelles indissociables :
La Triade du Devenir (Dikenga – Nkodia – Mbongi) : Qui cartographie le mouvement hélicoïdal et cyclique par lequel toute réalité reçoit, mûrit (Tukula), décline de manière introspective (Luvemba) et renaît transfigurée (Musoni). Elle institue l’horizontalité décentralisée du Mbongi, école de la relation pure où la parole circule d’égal à égal pour faire grandir l’intelligence commune.
La Triade de l’Être (Muela – Moyo – Nitu) : Qui consacre l’unité somatique de la personne humaine. Le corps matériel (Nitu) n’est point séparé de la clarté logique de l’esprit (Muela) ni du souffle vital (Moyo) qui le ligature aux interdépendances de la biosphère.
La Triade de la Puissance (Kindoki – Ndoki – Kimfunia) : Qui s’impose comme une pure cybernétique de la responsabilité politique. Le Kindoki (la puissance née du savoir) et le Ndoki (le sujet comptable de cette force) sont soumis à la discipline des finalités. Le danger n’est jamais l’outil technique, mais le Kimfunia : le déséquilibre pathologique qui éclate lorsque la puissance d’impact progresse plus vite que la maturité spirituelle de la cité.
La Triade de la Transmission (Mahamba – Zinga – Muntu) : Qui réconcilie l’enracinement dans l’archive active de la mémoire longue (Mahamba), la circulation biologique de la sève (Zinga) et l’accomplissement éthique du Muntu, cet homme-relieur institué gardien et intendant de la Terre comprise comme une Demeure Commune.
III. La Ruse des Pasteurs : La « Sorcellorisation » de la sagesse comme arme de destruction cognitive
C’est à la lumière de ce conflit ontologique qu’éclate la responsabilité historique et criminelle des pasteurs des églises de réveil au Congo. Pour installer le commerce de l’effroi et prospérer sur la détresse des terroirs, ces marchands du temple hors-sol ont méthodiquement importé les catégories les plus sombres du « Dieu de la foudre » colonial : la peur du châtiment, la logique de la séparation et la haine de l’altérité.
Le coup de force psychologique de ces structures religieuses a consisté à opérer une sorcellorisation systématique de la spiritualité des ancêtres. En travestissant les invariants du génie Kongo en démons invisibles, en ravalant la boussole du Dikenga au rang de pratiques occultes de la nuit, et en diabolisant le respect biologique du vivant sauvage, ils ont accompli ce que le colonialisme militaire n’avait pu parachever : le siphonnage complet de la sécurité cognitive du peuple congolais.
En inoculant aux masses la névrose d’un monde où chaque parent est un sorcier en puissance, où l’archive active du sol ancestral est une malédiction à vomir, et où le salut dépend de l’aliénation financière envers un clergé de caste, ces pasteurs ont provoqué la fragmentation du tissu relationnel qui soutenait la vie commune. Ils ont brisé le cordon intergénérationnel de la transmission, détruit le capital invisible de la confiance publique du Mbongi, et condamné la jeunesse à l’amnésie industrielle et au vide symbolique. Le Congo se retrouve suréquipé en bruits religieux, mais spirituellement désertifié, devenu incapable de lire la source qui le maintient en vie.
- Le Réarmement de l’Axe : Retrouver le Centre du Cercle
Le contraire de la relation de reliance n’est point l’épreuve de la solitude individuelle, c’est le fléau de la fragmentation et de l’oubli. Une civilisation et un peuple ne disparaissent point de la scène internationale lorsqu’ils perdent la superbe de leurs muscles mécaniques ; ils amorcent leur agonie crépusculaire au moment exact où ils commettent le crime éthique de perdre la conscience supérieure des relations qui les rendent historiquement possibles sous le ciel.
Le véritable défi du XXIe siècle multipolaire et post-occidental pour la République Démocratique du Congo n’est plus de nature sectorielle, technologique ou budgétaire ; il s’élève au rang de pur sursaut ontologique. Avant de prétendre réformer l’économie minière ou de signer des décrets dans les ministères bureaucratiques froids, il faut réapprendre à voir, par la boussole du cercle, les relations vivantes qui rendent la Terre de nos ancêtres habitable.
Le relèvement du pivot congolais exige le désarmement immédiat de la parole empruntée et la destitution du magistère de ces pasteurs de l’effroi. Le Congo doit redevenir le sujet souverain d’une parole doctrinale enracinée. Retrouver le centre du cercle cosmologique Kongo, c’est réhabiliter les ancêtres régulateurs non comme des reliques de musée à adorer, mais comme les conservatoires dynamiques de l’interaction vécue et les gardiens indisponibles de la continuité du vivant.
La jeunesse congolaise doit intégrer avec fierté que l’exercice de la liberté réelle ne consiste point à singer les structures en état de mort clinique de l’Occident tardif, ni à s’enfermer dans le vide de l’urne ou de l’écran ; être libre, c’est conquérir la maturité initiatique de participer consciemment, dignement, au grand tissage des solidarités du sol. C’est à ce prix éco-constitutionnel et par ce retournement du regard que le temps long reconquerra le sens de sa marche, que la mémoire mémorielle retrouvera la majesté de sa voix régalienne, et que l’avenir du Congo redeviendra enfin, sous le ciel, une impérissable promesse de vie au centre du grand cercle de la vie.

