Par Loucas Alouma
La République démocratique du Congo vit une situation paradoxale qui mérite une profonde réflexion.
Depuis plus de trois décennies, notre pays est confronté à une guerre persistante qui a causé des millions de morts, des déplacements massifs de populations, la destruction du tissu économique et une profonde fragilisation de ses institutions. Malgré l’ampleur de cette tragédie humaine, la cause congolaise peine encore à susciter une mobilisation internationale proportionnelle à la gravité des faits.
Le Congo est agressé, une partie de son territoire est régulièrement déstabilisée, ses ressources sont exploitées de manière illicite ou dans des conditions contestées, et pourtant il continue souvent à se comporter comme si les circonstances étaient normales. Cette attitude interroge.
Une question mérite alors d’être posée, sans qu’il soit nécessaire d’y apporter une réponse définitive : un État confronté à une telle situation doit-il continuer à participer normalement à toutes les rencontres, manifestations et coopérations internationales, comme si rien ne s’était passé ?
Faut-il poursuivre toutes les formes de coopération sans distinction ? Faut-il participer à tous les forums diplomatiques, économiques, culturels ou sportifs sans utiliser ces espaces pour exprimer la gravité de la situation nationale ? Faut-il, dans certaines circonstances exceptionnelles, envisager des gestes politiques forts, y compris des formes de boycott diplomatique ou symbolique ?
Ces interrogations ne constituent pas un appel à l’isolement. Elles invitent plutôt à réfléchir au sens politique des actes qu’un État pose lorsqu’il cherche à défendre ses intérêts fondamentaux.
D’aucuns me diront que ces participations sont une manière de faire connaître les problèmes du pays. Ou bien de mobiliser l’opinion du monde en faveur de notre pays. Réellement ? Vraiment ? Notre pays avec tout ce qu’il représente dans l’économie mondiale ne passe pas incognito, contrairement à une certaine fausse opinion qu’on se ferait. Et malgré nos efforts déployés pour nous rapprocher davantage des cercles du pouvoir international, avons-nous déjà mesuré l’écart entre nos attentes et la réalité économique ou politique que ces coopérations nous reservent ?
Dans les relations internationales, les discours ont leur importance, mais les actes parlent souvent davantage que les déclarations.
L’histoire montre que plusieurs nations ont utilisé des boycotts diplomatiques, culturels ou sportifs pour attirer l’attention du monde sur des situations qu’elles considéraient comme vitales. Chaque contexte est différent, mais ces précédents rappellent qu’une diplomatie ne se limite pas aux communiqués officiels.
Il existe également une autre question plus profonde.
À qui cherchons-nous véritablement à plaire ?
À nous-mêmes ou au regard des autres ?
Une nation qui construit son comportement uniquement pour être validée par les autres finit par perdre la maîtrise de sa propre trajectoire. Le respect international commence souvent par le respect que l’on manifeste soi-même envers sa propre souveraineté.
Le monde fonctionne principalement selon la logique des intérêts nationaux.
Les grandes puissances prennent d’abord leurs décisions en fonction de leurs propres priorités stratégiques, économiques ou sécuritaires. L’amitié entre États existe, mais elle s’inscrit presque toujours dans le cadre d’intérêts réciproques.
Attendre des autres qu’ils défendent spontanément nos intérêts avant que nous les défendions nous-mêmes relève d’une illusion diplomatique.
Pendant que la RDC sollicite légitimement davantage de soutien face aux agressions qu’elle subit, certaines images renvoyées au monde alimentent parfois un sentiment de contradiction : détournements des ressources publiques, faiblesse de la gouvernance, divisions politiques permanentes, querelles internes, absence de discipline collective et manque de cohérence dans l’action publique.
Ces réalités finissent par brouiller le message que le pays souhaite transmettre.
Or, dans les relations internationales, la crédibilité constitue un capital stratégique.
Il ne suffit pas d’affirmer qu’une situation est grave ; il faut également que les comportements de l’État traduisent cette gravité.
Le principe selon lequel « aide-toi, le ciel t’aidera » conserve ici toute sa pertinence.
Les partenaires internationaux peuvent accompagner un effort national ; ils ne peuvent pas se substituer durablement à la volonté d’un peuple de défendre lui-même ses intérêts.
Le courage politique ne consiste pas uniquement à prononcer de grands discours.
Il consiste parfois à savoir dire non.
Non à certaines formes de coopération lorsque les conditions ne sont plus réunies.
Non à certaines habitudes diplomatiques devenues contre-productives.
Non à la banalisation d’une guerre qui détruit progressivement l’avenir de plusieurs générations de Congolais.
Cela ne signifie nullement rompre avec la communauté internationale ni abandonner le dialogue. Au contraire, cela signifie utiliser avec davantage de cohérence tous les instruments légitimes de la diplomatie afin de rappeler que la souveraineté d’un État ne peut être traitée comme une question secondaire.
Une diplomatie efficace ne se mesure pas seulement au nombre de voyages officiels ou de rencontres internationales auxquelles participe un pays.
Elle se mesure à sa capacité de défendre clairement les intérêts de la nation.
Enfin, cette réflexion conduit à une exigence intérieure.
Une fonction politique ne garantit ni la compétence ni la lucidité. L’élection confère une légitimité démocratique ; elle ne dispense jamais de rechercher les meilleures compétences pour gouverner.
Les dirigeants les plus solides sont précisément ceux qui savent s’entourer de femmes et d’hommes capables de penser librement, de contredire lorsque cela est nécessaire et de proposer des solutions adaptées aux défis du pays.
La RDC n’a pas seulement besoin d’une diplomatie plus active.
Elle a besoin d’une diplomatie plus stratégique.
Elle n’a pas seulement besoin de discours plus fermes. Elle a besoin d’actes cohérents qui donnent au monde le signal d’un peuple conscient de ses intérêts, déterminé à défendre sa souveraineté et prêt à assumer son destin avec responsabilité. Car, dans les relations internationales comme dans la vie des peuples, les actes demeurent toujours plus éloquents que les paroles.
J’exhorte donc les dirigeants congolais à poser des actes forts, comme le refus de participation au championnat mondial ou africain de sport, la menace de se retirer dans certaines importantes organisations internationales. Ne pas le faire relèverait d’une naïveté notoire, et montre clairement que notre politique serait aussi coupable face au drame dont souffrent nos populations, et qu’ainsi nul n’est censé se prévaloir de sa propre turpitude.
loucasalouma@yahoo.fr
