PAR JOSE M. BAKIMA DMV, MSc, PhD
Depuis plus de trois siècles, les banques centrales ont reçu une mission qui paraît aujourd’hui aller de soi: préserver la stabilité de la monnaie.
Certaines doivent lutter contre l’inflation.
D’autres soutiennent également l’emploi ou la croissance.
Toutes surveillent le système bancaire.
Toutes veillent à la confiance dans la monnaie.
Cette mission est indispensable.
Mais elle demeure incomplète.
Car une question précède toutes les autres :
Que protège réellement une monnaie ?
Si la monnaie n’est qu’un instrument d’échange, la banque centrale devient une institution technique.
Si la monnaie est une institution de civilisation, la banque centrale devient une institution politique au sens le plus noble : elle protège les conditions de permanence de la communauté.
Le Dikenga invite à déplacer le regard.
Il enseigne que toute circulation n’a de sens que si elle entretient le cercle du Vivant.
La monnaie ne fait pas exception.
Sa stabilité ne peut être séparée de la stabilité des réalités qu’elle représente.
Une monnaie parfaitement stable dans une société où les sols s’épuisent, où les rivières sont polluées, où les savoirs disparaissent et où les liens communautaires se dissolvent est une monnaie qui ne protège plus la véritable richesse.
Elle conserve une valeur comptable tout en perdant sa valeur civilisationnelle.
La Banque centrale du Vivant ne remplace donc pas les fonctions classiques d’une banque centrale.
Elle les inscrit dans un horizon plus vaste.
Elle demeure garante de la confiance monétaire.
Mais elle reconnaît que cette confiance repose, en dernière analyse, sur des réalités plus profondes que les agrégats financiers.
La première richesse d’une nation est la fécondité de son territoire.
La deuxième est la compétence de son peuple.
La troisième est la solidité de ses institutions.
La quatrième est la vitalité de sa mémoire.
La cinquième est la confiance qui relie les citoyens.
Lorsque ces patrimoines s’érodent, la monnaie finit toujours par s’affaiblir.
L’histoire économique mondiale en fournit d’innombrables exemples.
La Banque centrale du Vivant ne créerait donc pas de monnaie indépendamment de ces patrimoines.
Elle observerait leur évolution comme des indicateurs stratégiques de la puissance réelle de la nation.
Le Dikenga suggère ici une distinction essentielle.
Il existe des capitaux qui s’accumulent.
Et il existe des patrimoines qui se transmettent.
Les premiers relèvent de la finance.
Les seconds relèvent de la civilisation.
Une société peut augmenter son capital financier tout en détruisant son patrimoine vivant.
Elle paraît plus riche.
Elle devient pourtant plus vulnérable.
La Banque centrale du Vivant aurait pour mission d’empêcher cette illusion.
Elle travaillerait avec les institutions chargées de l’agriculture, de la recherche scientifique, de l’éducation, de la culture, de l’environnement, de la santé publique et de l’aménagement du territoire.
Non pour administrer ces domaines.
Mais pour intégrer leur évolution dans l’évaluation de la solidité de la monnaie.
La stabilité monétaire cesserait ainsi d’être uniquement monétaire.
Elle deviendrait écologique, culturelle, scientifique et institutionnelle.
Cette approche conduit naturellement à repenser les réserves stratégiques d’un pays.
Aujourd’hui, elles sont principalement composées d’or, de devises étrangères ou d’actifs financiers.
Le Continuisme propose d’élargir cette notion.
Les réserves stratégiques comprennent également :
- la fertilité des sols ;
- les ressources hydriques ;
- les semences ;
- les connaissances scientifiques ;
- les langues nationales ;
- les archives historiques ;
- la biodiversité ;
- les infrastructures essentielles ;
- la confiance civique ;
- les capacités éducatives et sanitaires.
Ces patrimoines ne figurent pas dans les bilans des banques centrales.
Pourtant, ils déterminent largement la valeur future de la monnaie.
Le Dikenga nous enseigne également qu’aucune richesse n’existe isolément.
Toutes les formes de richesse se soutiennent mutuellement.
L’éducation améliore l’agriculture.
L’agriculture renforce la santé.
La santé favorise la recherche.
La recherche accroît les capacités productives.
La culture entretient la confiance.
La confiance réduit les coûts de transaction.
Ainsi se referme le cercle.
La Banque centrale du Vivant ne gouverne pas ce cercle.
Elle veille à ce qu’aucune politique monétaire ne le rompe.
Elle devient l’une des gardiennes de la continuité nationale.
Cette conception renouvelle profondément la notion de souveraineté.
Être souverain ne consiste pas seulement à battre monnaie.
Être souverain consiste à préserver les conditions qui donnent durablement un sens à cette monnaie.
Sans terres fertiles, la monnaie devient promesse vide.
Sans savoirs, elle perd son pouvoir créateur.
Sans mémoire, elle perd son ancrage.
Sans confiance, elle cesse d’être acceptée.
Ainsi comprise, la banque centrale n’est plus seulement la banque des banques.
Elle devient l’une des institutions de la transmission.
Sa responsabilité n’est plus limitée au présent.
Elle s’étend aux générations qui ne sont pas encore nées.
Le Dikenga rappelle que chaque génération reçoit un cercle inachevé.
Elle n’en est jamais propriétaire.
Elle en est la dépositaire.
La monnaie appartient à cette même logique.
Elle ne constitue pas un droit absolu de la génération présente.
Elle est un engagement envers celles qui suivront.
La meilleure politique monétaire est donc celle qui laisse aux enfants une société plus féconde, plus instruite, plus confiante et plus libre que celle dont leurs parents ont hérité.
La véritable réserve d’une nation n’est pas l’or qu’elle accumule, mais le Vivant qu’elle est capable de transmettre.

