PAR JOSE M. BAKIMA
Résumé
La République démocratique du Congo possède une monnaie nationale, le franc congolais, mais son système financier demeure profondément dollarisé. En 2025, les données du Fonds monétaire international situaient encore la part des dépôts en devises autour de 90 % et celle des crédits autour de 97 %.
Cette situation ne doit cependant pas être comprise comme une simple concurrence entre deux monnaies. Elle révèle une relation économique plus profonde : celle qui unit la monnaie à la confiance, à l’épargne, au crédit, à la production, au territoire et à l’État.
La question fondamentale n’est donc pas seulement : comment faire disparaître le dollar des transactions intérieures ?
Elle est : Comment faire du franc congolais le milieu monétaire dans lequel la société congolaise peut compter, payer, épargner, financer, investir et transmettre sa richesse ?
La dédollarisation apparaît alors non comme une guerre contre une monnaie étrangère, mais comme une reconstruction de la capacité monétaire nationale.
- PARTIR DU CONCRET
Le franc congolais est la monnaie légale et l’unité de compte officielle de la République démocratique du Congo. La Banque Centrale du Congo reconnaît elle-même que la forte dollarisation réduit la demande de monnaie nationale et limite l’efficacité des instruments de politique monétaire.
Pourtant, dans la vie économique, deux réalités coexistent.
D’un côté : le franc congolais constitue la monnaie officielle, les salaires sont largement exprimés en francs, les paiements courants l’utilisent et l’État conduit sa politique monétaire à travers lui.
De l’autre : le dollar conserve une place dominante dans l’épargne, le crédit et une partie importante des contrats et des transactions de valeur élevée.
Le problème commence précisément à cet endroit.
Une société peut posséder une monnaie sans que cette monnaie remplisse toutes les fonctions d’une monnaie souveraine.
- LA MONNAIE EST UNE RELATION
Une monnaie n’est pas seulement un morceau de papier ou une inscription électronique. Elle est une relation de confiance.
Lorsque quelqu’un accepte une monnaie aujourd’hui, il le fait parce qu’il estime que cette monnaie pourra encore être acceptée demain.
La monnaie relie ainsi : le travail → le revenu → l’échange → l’épargne → l’investissement → la production future.
Elle relie également : l’individu → la banque → l’entreprise → l’État → le territoire.
La monnaie est donc une infrastructure invisible de la société.
Lorsqu’elle fonctionne, cette relation devient presque invisible.
Lorsqu’elle cesse de fonctionner, la société cherche une autre unité de mesure et un autre instrument de conservation de la valeur.
La dollarisation peut ainsi être lue comme le symptôme d’une rupture de confiance plutôt que comme sa cause première.
III. LE FRANC CONGOLAIS : MONNAIE LÉGALE, MAIS CAPACITÉ INCOMPLÈTE
Le franc congolais possède la qualité juridique fondamentale de monnaie nationale. Mais la souveraineté monétaire ne s’arrête pas au droit.
Elle suppose que la monnaie puisse remplir durablement plusieurs fonctions : compter → payer → épargner → emprunter → investir → transmettre.
Lorsque l’épargne et le crédit se déplacent massivement vers une devise étrangère, la monnaie nationale perd une partie de son espace fonctionnel.
Les données disponibles illustrent l’ampleur du phénomène : en 2024, le FMI estimait que les dépôts en devises représentaient environ 91 % des dépôts bancaires et les crédits en devises environ 97 % des prêts.
La question n’est donc pas simplement celle du billet utilisé au marché. Elle concerne l’architecture financière du pays.
- LA DOLLARISATION COMME SYMPTÔME
Pourquoi un agent économique choisit-il le dollar ?
Il peut chercher :
- une meilleure conservation de la valeur ;
- une protection contre l’inflation ;
- une unité de compte plus stable ;
- une protection contre le risque de change ;
- une épargne perçue comme plus sûre ;
- un accès à certains financements ou marchés.
La dollarisation est ainsi souvent une réponse rationnelle à une incertitude.
C’est pourquoi une politique de dédollarisation qui se limiterait à interdire le dollar pourrait déplacer le problème sans résoudre sa cause.
La véritable question est : Quelles capacités faut-il reconstruire pour que l’utilisation du franc redevienne économiquement rationnelle ?
La réponse commence par la confiance.
- LA CONFIANCE EST L’INFRASTRUCTURE DE LA MONNAIE
La confiance monétaire ne se décrète pas. Elle se construit. Elle repose notamment sur la stabilité des prix, la discipline budgétaire, la prévisibilité du droit, la solidité du système bancaire, la crédibilité de la banque centrale, la profondeur du marché financier, la disponibilité du crédit, la capacité productive du territoire.
La BCC souligne elle-même que la crédibilité du franc repose sur des politiques macroéconomiques cohérentes, la discipline budgétaire et la coordination entre politiques budgétaire et monétaire.
Le franc ne sera donc pas libéré par décret. Il sera libéré par la reconstruction progressive des relations qui lui donnent sa valeur.
- LE PREMIER ESPACE DE LA SOUVERAINETÉ MONÉTAIRE : L’ÉTAT
L’État doit commencer par lui-même. Une monnaie nationale doit être pleinement fonctionnelle dans les relations entre l’État et les citoyens.
Les impôts, taxes, droits et obligations administratives doivent avoir le franc congolais comme unité monétaire de référence, conformément au cadre légal.
Mais le principe doit aller plus loin :
L’État doit être le premier producteur de confiance dans sa propre monnaie.
Cela signifie que la politique budgétaire, la politique monétaire et la politique de change ne peuvent être conçues comme des domaines séparés.
Elles constituent un même système relationnel.
Recettes publiques → dépenses publiques → liquidité → crédit → production → revenus → recettes publiques.
Lorsque cette boucle fonctionne, la monnaie circule dans l’économie nationale.
VII. DE LA MONNAIE DE PAIEMENT À LA MONNAIE D’ÉPARGNE
Une monnaie qui sert uniquement aux paiements courants demeure une monnaie incomplète.
La véritable question est de savoir dans quelle monnaie les Congolais peuvent conserver leur richesse avec confiance.
Il faut donc reconstruire progressivement une chaîne : revenu en francs → épargne en francs → rémunération de l’épargne → crédit en francs → investissement en francs → production → revenu.
Cette chaîne est fondamentale.
Si le revenu est en francs mais que l’épargne et le crédit sont en dollars, la relation monétaire demeure fragmentée.
Le système financier fonctionne alors avec une double logique : revenus domestiques en monnaie nationale / capital financier largement libellé en monnaie étrangère.
La souveraineté consiste à réduire progressivement cette fracture.
VIII. LE CRÉDIT : CŒUR DE LA SOUVERAINETÉ MONÉTAIRE
La monnaie devient véritablement productive lorsqu’elle permet de financer l’avenir. C’est pourquoi le problème de la dédollarisation ne peut être séparé de celui du crédit.
Une entreprise qui veut construire une usine, un agriculteur qui veut investir, une famille qui veut acquérir un logement ou une collectivité qui veut développer une infrastructure ont besoin d’un financement compatible avec leurs revenus futurs.
Le développement d’un crédit viable en francs constitue donc une capacité stratégique.
La BCC et les autorités financières ont déjà engagé des réformes visant notamment à améliorer les instruments de gestion de la liquidité et à rendre les réserves obligatoires en monnaie nationale plus favorables à l’intermédiation en francs.
La question de fond demeure : Comment transformer la monnaie nationale en instrument de financement du développement national ?
- LE FRANC ET LE TERRITOIRE
Une monnaie souveraine ne doit pas flotter au-dessus de l’économie réelle. Elle doit être reliée au territoire. Le franc doit pouvoir financer l’agriculture, les transports, l’énergie, les logements, l’industrie, les infrastructures, la recherche, la santé, la formation.
C’est ici que la question monétaire rejoint celle du sol et du sous-sol. Une richesse extraite du territoire ne devient une capacité nationale que lorsqu’une partie de sa valeur est transformée en : capital → infrastructure → compétence → production → revenu → nouvelle capacité.
La monnaie est le moyen de circulation de cette transformation.
- SOL, SOUS-SOL ET MONNAIE
Le sous-sol fournit des ressources. Le sol fournit les conditions de reproduction de la vie économique. La monnaie permet de transformer une partie de ces richesses en échanges, en épargne et en investissement.
Ces trois dimensions ne doivent donc pas être séparées : territoire → richesse → monnaie → investissement → capacité → production → richesse nouvelle.
La véritable question n’est pas de savoir si l’or, le cuivre ou le cobalt doivent être « mis derrière» le franc. La question est : Comment les richesses du territoire peuvent-elles renforcer durablement les capacités productives et financières du pays ?
La Banque Centrale a indiqué vouloir poursuivre la consolidation de ses réserves stratégiques, notamment en or et en devises. Mais une réserve stratégique n’est pas la même chose qu’un retour automatique à une monnaie métallique.
Il faut donc distinguer réserve → protection de la monnaie et production → création de capacité. L’un ne remplace pas l’autre.
- NGANGU : CONNAÎTRE LA RÉALITÉ MONÉTAIRE
La première capacité est la connaissance. Il faut savoir où circulent les francs ; où circulent les devises ; qui épargne ; qui emprunte ; dans quelle monnaie ; à quelles échéances ; pour quels investissements ; avec quels risques de change ; dans quels territoires.
Une politique monétaire qui ne connaît pas suffisamment les relations économiques qu’elle prétend organiser ne peut agir efficacement.
Ngangu désigne ici la capacité de connaître, d’analyser et d’anticiper.
La souveraineté monétaire commence donc par la connaissance du système monétaire réel.
XII. NGOLO : TRANSFORMER LA CONNAISSANCE EN CAPACITÉ
La connaissance ne suffit pas. Elle doit devenir capacité d’action. Ngangu → Ngolo.
La Banque Centrale doit disposer d’instruments efficaces.
L’État doit disposer d’un marché domestique de la dette.
Les banques doivent pouvoir refinancer l’économie en monnaie nationale.
Les entreprises doivent pouvoir accéder à des financements compatibles avec leurs revenus.
Les ménages doivent pouvoir épargner dans des instruments fiables.
La monnaie doit ainsi passer : de l’unité de compte → à l’instrument de capacité.
XIII. ZOLA : À QUOI SERT LA PUISSANCE MONÉTAIRE ?
La puissance monétaire n’est pas une fin en soi. Elle doit être orientée vers la vie. C’est ici que Zola intervient comme principe d’orientation.
La question n’est pas seulement : « Comment rendre le franc plus fort ? » Elle est : « Plus fort pour faire quoi ? »
Une monnaie forte qui ne finance ni la production, ni l’emploi, ni les infrastructures, ni la transmission des compétences ne constitue pas à elle seule une souveraineté économique.
La puissance monétaire doit donc servir la capacité productive du territoire.
XIV. KIMBANGI : MESURER LE RÉEL
La monnaie est également une mesure. Elle permet de comparer des biens, des services, des investissements et des engagements dans le temps.
Mais lorsque l’unité de mesure elle-même devient instable ou que plusieurs unités concurrentes coexistent, la lecture du réel économique devient plus difficile.
Kimbangi impose ici une exigence : mesurer avant d’affirmer ; vérifier avant de décider.
La dédollarisation ne doit donc pas devenir une opération idéologique.
Elle doit être accompagnée d’indicateurs :
- part des dépôts en francs,
- part des crédits en francs,
- durée moyenne des crédits,
- taux d’épargne en monnaie nationale,
- profondeur du marché obligataire,
- coût du crédit,
- inflation,
- stabilité du taux de change,
- part des paiements intérieurs en francs.
Ce sont ces indicateurs qui permettront de savoir si la capacité monétaire nationale progresse réellement.
- KIMFUMU : LA SOUVERAINETÉ COMME CAPACITÉ
La souveraineté monétaire ne signifie pas l’isolement. La RDC continuera à commercer avec le monde. Elle continuera à importer des machines, exporter des minerais, attirer des investissements, contracter des financements et participer aux échanges internationaux.
Le problème n’est donc pas l’existence du dollar. Le problème est la place qu’il occupe à l’intérieur du circuit économique national.
Le principe peut être formulé simplement : La monnaie étrangère doit permettre la relation avec l’extérieur sans devenir le substitut de la monnaie nationale à l’intérieur.
La souveraineté n’est donc pas fermeture. Elle est capacité à organiser ses propres relations.
XVI. KINYADI : ORGANISER LA CONTINUITÉ MONÉTAIRE
Une politique de dédollarisation doit être progressive. Elle doit articuler :
- politique monétaire,
- politique budgétaire,
- politique bancaire,
- politique productive,
- politique numérique,
- politique commerciale,
- politique de change.
Une interdiction brutale du dollar pourrait provoquer des effets inverses si les instruments de substitution ne sont pas prêts.
La bonne séquence est donc : confiance → instruments → crédit → épargne → investissement → réduction progressive de la dollarisation.
C’est ici que Kinyadi, comme fonction d’organisation et de gouvernance, prend tout son sens.
La monnaie nationale ne doit pas seulement être proclamée. Elle doit être organisée.
XVII. DE LA DÉDOLLARISATION À LA RECONSTRUCTION DU CIRCUIT NATIONAL
Le véritable objectif n’est pas de faire disparaître immédiatement le dollar. Il est de reconstruire un circuit économique suffisamment solide pour que le franc puisse remplir progressivement toutes ses fonctions.
Ce circuit peut être représenté ainsi : production → revenu → épargne → crédit → investissement → production.
Et autour de lui : État → fiscalité → dépense publique → infrastructure → activité économique → recettes publiques.
Puis : territoire → ressources → transformation → valeur ajoutée → capital → capacité productive.
Lorsque ces circuits se renforcent mutuellement, la monnaie nationale cesse d’être simplement un symbole.
Elle devient une infrastructure de développement.
XVIII. LA MONNAIE NUMÉRIQUE ET LA SOUVERAINETÉ
La transformation numérique des paiements ouvre une nouvelle étape.
Mobile Money, paiements électroniques, cartes bancaires et systèmes numériques peuvent réduire les coûts de transaction et élargir l’accès aux services financiers.
Mais la question de souveraineté demeure : Dans quelle unité monétaire le système numérique organise-t-il principalement les échanges intérieurs ?
La digitalisation ne doit donc pas seulement moderniser les moyens de paiement. Elle doit aussi renforcer l’efficacité du circuit monétaire national.
La technologie change le support de la monnaie. Elle ne change pas sa fonction sociale.
XIX. LE FRANC COMME BIEN COMMUN INSTITUTIONNEL
La monnaie nationale appartient à tous parce qu’elle constitue le langage commun des obligations économiques du territoire.
Elle relie le contribuable et l’État, le salarié et l’entreprise, l’épargnant et la banque, le producteur et le marché, l’investisseur et le projet, la génération présente et la génération future.
La monnaie est ainsi une infrastructure relationnelle. Sa stabilité n’est pas seulement une question financière. Elle touche directement la capacité de la société à organiser son avenir.
- LA LIBÉRATION DU FRANC
Libérer le franc congolais ne signifie pas déclarer la guerre au dollar. Cela signifie reconstruire progressivement les conditions dans lesquelles les Congolais pourront avoir confiance dans leur propre monnaie.
La séquence est alors claire : confiance → monnaie → épargne → crédit → investissement → production → revenu → nouvelle confiance.
Cette boucle doit devenir suffisamment robuste pour réduire naturellement la dépendance aux devises étrangères.
La contrainte juridique peut accompagner cette transformation. Elle ne peut pas la remplacer.
XXI. DE LA RENTE À LA CAPACITÉ
La question monétaire rejoint finalement celle de toutes les ressources nationales. Une ressource peut être extraite, exportée, monétisée, puis disparaître du territoire sous forme de flux financiers. Ou elle peut être transformée en réserves, capital, infrastructures, compétences, technologies, entreprises, production, revenus.
La seconde trajectoire transforme la richesse en capacité. C’est elle qui donne à la monnaie une fonction véritablement nationale.
Ressource → revenu → investissement → capacité → production → transmission → continuité.
XXII. LA MONNAIE COMME CONTINUITÉ
Le franc congolais doit finalement être compris non comme un symbole abstrait de souveraineté, mais comme un instrument de continuité.
Continuité du travail.
Continuité de l’épargne.
Continuité du crédit.
Continuité de l’investissement.
Continuité de la production.
Continuité de la transmission.
Une monnaie stable permet à une société de relier le présent à l’avenir.
C’est pourquoi la question monétaire dépasse la banque centrale.
Elle concerne l’ensemble du système national de production et de transmission de la richesse.
CONCLUSION
Libérer le franc, c’est reconstruire la capacité de compter sur soi
La dédollarisation congolaise ne doit pas être conçue comme une guerre contre le dollar américain. Elle doit être comprise comme un processus de reconstruction.
Le dollar n’est pas le problème unique. Il est devenu, en grande partie, le refuge d’une économie qui cherche une unité de compte, une réserve de valeur et un instrument de financement jugés plus fiables.
La réponse durable consiste donc à restaurer ces fonctions dans la monnaie nationale.
Le franc doit pouvoir compter, payer, épargner, financer, investir, produire, transmettre.
Alors seulement la monnaie nationale cessera d’être simplement la monnaie officielle de la République pour devenir pleinement l’une de ses capacités souveraines.
La véritable dédollarisation commence donc moins par l’interdiction que par la confiance.
Elle ne consiste pas à fermer le pays au monde.
Elle consiste à faire en sorte que l’ouverture au monde parte d’une économie capable de s’organiser elle-même.
La monnaie n’est pas la richesse. Elle est la relation par laquelle une société mesure, échange, conserve et mobilise sa richesse.
Et la souveraineté monétaire peut finalement se formuler ainsi :
Une nation est monétairement souveraine lorsqu’elle peut transformer sa richesse en capacité, sa capacité en production, sa production en revenu, et son revenu en avenir, dans sa propre unité de compte.

