Par Lucas Alouma
En observant l’histoire contemporaine, je suis frappé par une différence fondamentale entre la trajectoire de nombreuses nations et celle de la plupart des États africains.
Les peuples ne progressent pas seulement grâce à leurs ressources ; ils avancent parce qu’ils poursuivent, avec constance, un destin collectif. Les Français ont progressivement construit une identité nationale autour d’institutions solides. Les Européens partis vers l’Amérique du Nord ont élaboré un projet politique, économique et scientifique qui a profondément transformé ce continent. La Chine, après une longue période de difficultés, a défini une stratégie de long terme qui nourrit aujourd’hui son ambition de devenir l’une des principales puissances mondiales. D’autres pays, chacun à leur manière, ont su maintenir un cap malgré les crises.
L’Afrique, quant à elle, possède d’immenses potentialités humaines et naturelles. Pourtant, elle peine encore à transformer ces atouts en prospérité durable. Les rêves y sont nombreux, les discours souvent ambitieux, mais les résultats demeurent largement en deçà des attentes. Trop souvent, les espérances collectives se transforment en frustrations.
À mes yeux, l’une des explications réside dans ce que j’appelle la politique de la distraction.
La distraction n’est pas seulement un phénomène individuel ; elle peut devenir un véritable mécanisme de gouvernance. Elle détourne l’attention des priorités essentielles et disperse les énergies qui devraient être consacrées au développement.
Cette distraction prend plusieurs formes. La première est culturelle et sociale. Les loisirs, la musique, les spectacles, le sport ou les divertissements occupent naturellement une place importante dans toute société. Ils contribuent au bien-être collectif lorsqu’ils restent équilibrés. Mais lorsqu’ils deviennent omniprésents au point d’éclipser les grands débats sur l’éducation, la production, la recherche ou l’organisation économique, ils peuvent participer à une forme de dispersion des énergies nationales.
La seconde forme est plus subtile et plus préoccupante : la distraction politique.
Chaque jour semble apporter son lot d’urgences nouvelles. Guerre, scandales de corruption, crises diplomatiques, conflits institutionnels, controverses médiatiques, rapports internationaux, statistiques alarmantes, rivalités partisanes, sommets internationaux, polémiques de circonstance… L’agenda politique est saturé d’événements qui mobilisent l’attention immédiate.
Dans un tel environnement, il devient extrêmement difficile de préserver une vision stratégique de long terme.
Les urgences se succèdent sans laisser le temps de traiter les priorités structurelles. Les gouvernants passent d’une crise à une autre, d’une réaction à une autre, sans toujours disposer de l’espace nécessaire pour conduire des réformes profondes.
Priorité et urgence finissent alors par se confondre.
Or ces deux notions sont différentes.
L’urgence exige une réponse immédiate. La priorité construit l’avenir.
Une nation qui ne répond qu’aux urgences finit par négliger les politiques qui produisent réellement le développement : l’éducation, les infrastructures, la recherche, la santé, l’agriculture, l’industrialisation et la formation du capital humain.
Il serait injuste de penser que tous les dirigeants africains manquent de bonne volonté. Beaucoup souhaitent sincèrement améliorer les conditions de vie de leurs populations. Mais ils évoluent dans des environnements complexes, marqués par des crises sécuritaires, des contraintes budgétaires, des dépendances économiques et des tensions géopolitiques permanentes.
La gouvernance africaine s’exerce souvent dans un contexte où les turbulences deviennent la norme plutôt que l’exception.
Cette réalité exige des qualités de leadership peu communes : une vision de long terme, une grande stabilité émotionnelle, une forte capacité d’analyse et surtout une discipline intellectuelle permettant de ne pas perdre de vue l’essentiel.
L’histoire récente du continent montre que quelques personnalités ont incarné, chacune à leur manière, cette capacité à maintenir un cap malgré les difficultés. Nelson Mandela ou John Magufuli, bien que très différents dans leurs contextes et leurs approches, ont laissé l’image de dirigeants portés par une vision qui dépassait la simple gestion quotidienne du pouvoir.
Mais ces figures demeurent rares.
Dans beaucoup de cas, le pouvoir attire des personnalités qui maîtrisent davantage les mécanismes de conquête du pouvoir que les exigences du développement. Or gouverner un pays confronté à des défis multiples suppose une solidité intellectuelle et morale exceptionnelle.
Il convient également de reconnaître que toutes les questions qui s’imposent à nos gouvernements ne découlent pas exclusivement de nos priorités nationales. Dans un monde interdépendant, des crises extérieures, des rapports internationaux ou des enjeux géopolitiques influencent inévitablement les agendas politiques.
Qu’elles soient intentionnelles ou non, ces sollicitations permanentes peuvent produire un même effet : détourner durablement l’attention des politiques structurelles indispensables au progrès.
Pour un pays comme la République démocratique du Congo, riche en ressources stratégiques et situé au cœur de nombreux enjeux régionaux, cette pression permanente risque de perdurer.
Dès lors, la véritable question n’est pas de savoir comment supprimer toutes les distractions. Cela serait illusoire.
La vraie question est de savoir comment empêcher qu’elles dictent entièrement l’action publique.
Il est indispensable de bâtir des politiques sociales et économiques suffisamment stables pour continuer à produire leurs effets indépendamment des crises conjoncturelles.
Les circonstances changent ; les priorités fondamentales, elles, doivent demeurer.
C’est dans cette perspective que j’avais proposé, dans mes travaux antérieurs, la création de fonds souverains de développement territorial destinés aux 145 territoires de la République démocratique du Congo. L’objectif est simple : sanctuariser une partie des ressources publiques afin qu’elles financent, de manière continue et indépendante des aléas politiques ou budgétaires, les investissements structurants dont les territoires ont besoin.
Ces fonds devraient être confiés à une gouvernance essentiellement technocratique, fondée sur des critères de compétence, de transparence et d’évaluation des résultats, afin de les préserver autant que possible des fluctuations de la politique quotidienne.
Une telle architecture permettrait de protéger les investissements de long terme contre la logique permanente de l’urgence.
Au fond, le développement exige une capacité de concentration. Les nations qui progressent ne sont pas celles qui échappent à toutes les crises ; ce sont celles qui parviennent à poursuivre leur trajectoire malgré les crises.
L’Afrique devra relever ce défi.
Non pas en espérant la disparition des distractions, mais en construisant des institutions suffisamment solides pour que, quelles que soient les turbulences du moment, le cap du développement demeure invariable.
loucasalouma@yahoo.fr
