Par Luc Alouma
L’une des plus grandes contradictions de la vie politique africaine réside dans l’omniprésence du mot peuple dans les discours et son absence dans la réalité de la gouvernance ou de la conquête du pouvoir politique.
Le peuple est invoqué dans tous les discours. On gouverne en son nom. On légifère en son nom. On organise des élections en son nom. On manifeste en son nom. On négocie en son nom. Pourtant, lorsqu’on observe froidement le fonctionnement réel des systèmes politiques africains, on découvre que le peuple n’occupe presque jamais la place centrale qui lui est théoriquement reconnue, ni dans l’opposition politique ni dans le pouvoir en place.
Dans la plupart des pays africains, la référence au peuple sert davantage à satisfaire les exigences formelles de la démocratie moderne qu’à reconnaître une véritable souveraineté populaire.
La réalité est plus complexe et parfois plus douloureuse.
Depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours, la logique dominante n’a pas été celle de la participation citoyenne, mais celle du pouvoir. Les institutions ont été conçues pour administrer, contrôler et gouverner les populations davantage que pour les associer pleinement à la conduite des affaires publiques.
L’indépendance politique a souvent remplacé les administrateurs coloniaux par des élites nationales sans modifier profondément les mécanismes de fonctionnement du pouvoir.
Ainsi, le peuple est resté une référence symbolique plus qu’un acteur effectif.
Lorsqu’on analyse objectivement la participation politique, on constate qu’une faible minorité seulement (peut-être seulement 5% du peuple) prend part aux débats, aux décisions et aux mécanismes d’influence. Cette minorité est généralement composée d’acteurs politiques, de cadres administratifs, de leaders d’opinion, d’opérateurs économiques, d’activistes ou de membres des réseaux d’influence.
La grande majorité de la population, quant à elle, vit dans une autre réalité : celle de la survie quotidienne.
Pour cette importante majorité, la priorité est de nourrir sa famille, payer les frais scolaires, accéder aux soins, trouver un emploi ou simplement survivre dans un environnement économique difficile.
Il existe ainsi une fracture profonde entre le monde politique et le monde réel.
Le premier débat du pouvoir.
Le second lutte pour l’existence.
Cette situation produit un phénomène particulier : les mobilisations populaires sont souvent interprétées comme l’expression du peuple tout entier alors qu’elles ne représentent parfois que des segments spécifiques de la société, mobilisés par des intérêts, des appartenances partisanes ou des circonstances particulières.
Cela ne signifie pas que ces mobilisations soient illégitimes. Elles font partie du jeu démocratique. Mais elles ne doivent pas être systématiquement confondues avec la volonté générale de l’ensemble de la nation.
Face à cette réalité, une responsabilité particulière incombe aux élites intellectuelles, administratives, économiques et politiques.
Lorsque le peuple est affaibli par la pauvreté, le manque d’information, les difficultés d’organisation ou les contraintes de la survie quotidienne, le devoir des élites n’est pas de l’instrumentaliser mais de l’éclairer.
Le salut national dépend alors moins des slogans que de la capacité des forces vives à construire une vision commune.
Le pouvoir en place devrait s’efforcer de fédérer les compétences nationales autour d’un projet de développement dépassant les clivages partisans.
L’opposition, de son côté, gagnerait à dépasser les divisions personnelles pour devenir une véritable force de proposition, capable d’alimenter un débat national crédible et de porter ses idées aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
Une opposition unie, sérieuse et documentée peut peser dans les grands débats internationaux au même titre qu’un gouvernement reconnu.
La démocratie ne se résume pas à la conquête du pouvoir. Elle repose aussi sur la qualité du débat public et sur la capacité des différentes sensibilités à contribuer à l’intérêt général.
Le drame africain est peut-être d’avoir hérité des structures de la démocratie sans avoir encore pleinement construit les conditions sociales, éducatives et économiques permettant au peuple d’exercer réellement sa souveraineté.
Le colonisateur est parti, mais il a laissé derrière lui des institutions, des habitudes de gouvernance et des réflexes politiques qui continuent parfois d’entretenir une distance considérable entre le citoyen ordinaire et les centres de décision.
La véritable libération ne sera donc pas seulement politique. Elle sera intellectuelle, institutionnelle et sociale.
Le jour où le peuple cessera d’être un simple argument de légitimation pour devenir un acteur conscient, organisé et éclairé de la vie nationale, la démocratie africaine entrera peut-être enfin dans sa maturité historique.
En attendant, la référence permanente au peuple risque souvent de masquer une réalité plus profonde : celle d’une société où le pouvoir continue de parler au nom de populations qui peinent encore à exercer pleinement leur souveraineté.
loucasalouma@yahoo.fr

