Réflexion sur la crise de la transmission et la nécessité d’un nouvel enracinement
PAR JOSE M. BAKIMA, DMV, MSc, PhD
Depuis plusieurs décennies, le débat sur le développement du Congo est dominé par les questions de ressources naturelles, de gouvernance, de corruption, d’infrastructures ou encore de sécurité.
Ces questions sont évidemment importantes.
Mais une interrogation plus fondamentale mérite aujourd’hui d’être posée :
Le véritable problème du Congo est-il l’absence d’élites ?
La réponse peut surprendre.
À mon sens, non.
Le Congo ne manque pas d’élites.
Il possède des médecins, des ingénieurs, des juristes, des économistes, des professeurs d’université, des chercheurs, des entrepreneurs, des experts internationaux et des cadres administratifs de grande qualité.
Des Congolais brillent dans les universités africaines, européennes et américaines. D’autres occupent des fonctions importantes dans des organisations internationales, des entreprises multinationales ou des institutions publiques.
Le problème n’est donc pas quantitatif.
Il est plus profond.
Le problème du Congo est la difficulté à transformer ces compétences individuelles en projet collectif.
Autrement dit, notre crise est moins une crise de compétences qu’une crise d’enracinement.
Pendant longtemps, nous avons considéré que le développement dépendait essentiellement de l’accès à l’éducation moderne. Nous avons pensé qu’en multipliant les diplômés, le progrès suivrait naturellement.
Or l’expérience historique montre une réalité plus complexe.
Les nations qui ont réussi leur transformation économique ne se sont pas contentées de former des élites compétentes. Elles ont formé des élites investies d’une mission.
Le Danemark, souvent cité comme modèle agricole, n’a pas été transformé uniquement par des paysans courageux ou des innovations techniques. Son développement a également reposé sur des propriétaires fonciers instruits, des agronomes, des éducateurs et des dirigeants capables de diffuser le savoir dans toute la société.
La Corée du Sud, Singapour ou le Japon ont suivi des trajectoires similaires.
Partout, les élites ont joué un rôle décisif.
Mais elles n’étaient pas simplement des bénéficiaires du système.
Elles étaient porteuses d’un projet national.
C’est précisément là que se situe notre défi.
Dans de nombreux pays africains, les élites sont souvent formées selon des références intellectuelles extérieures sans que leur formation soit suffisamment reliée aux réalités historiques, culturelles, territoriales et écologiques de leur propre pays.
Elles deviennent alors compétentes, mais parfois désorientées.
Brillantes, mais sans ancrage collectif.
Performantes, mais sans vision commune.
L’élite cesse alors d’être un moteur de transformation pour devenir une catégorie sociale parmi d’autres.
Cette situation produit un paradoxe.
Nous disposons de ressources naturelles considérables.
Nous disposons d’hommes et de femmes de talent.
Nous disposons d’une jeunesse nombreuse.
Et pourtant, nous peinons à transformer ces atouts en puissance durable.
Pourquoi ?
Parce qu’une nation ne se construit pas seulement avec des compétences.
Elle se construit avec une direction.
Elle se construit avec une mémoire.
Elle se construit avec une conscience de sa propre trajectoire historique.
Les sociétés durables ont toujours compris que le savoir implique une responsabilité.
Dans les traditions africaines anciennes, le détenteur de la connaissance n’était pas seulement un privilégié.
Il était un gardien.
Son savoir lui conférait des devoirs autant que des droits.
Plus sa connaissance était grande, plus sa responsabilité envers la communauté était importante.
Cette idée mérite aujourd’hui d’être réhabilitée.
Nous avons besoin d’élites, mais pas de n’importe quelles élites.
Nous avons besoin d’élites enracinées.
Des élites capables de relier la science à la société.
L’économie au territoire.
La technologie au vivant.
La compétence à la responsabilité.
La modernité à la mémoire.
Le Congo du XXIe siècle ne pourra pas se construire contre ses élites.
Mais il ne pourra pas davantage se construire avec des élites détachées de la nation qu’elles prétendent servir.
Le défi n’est donc pas de supprimer les distinctions de talent. Le défi est de faire en sorte que les talents les plus élevés deviennent des instruments de transmission, de création et de souveraineté.
Au fond, la question n’est pas :
« Avons-nous des élites ? »
La véritable question est :
« Comment former des élites qui considèrent leur savoir comme un service rendu au pays plutôt que comme un simple moyen d’ascension personnelle ? »
C’est probablement l’une des questions les plus décisives pour l’avenir du Congo.
Car les nations prospèrent rarement par hasard.
Elles prospèrent lorsque leurs élites et leur peuple avancent dans la même direction.
