Méditation sur le Congo, les civilisations et l’espérance
PAR JOSE M. BAKIMA
Il y a parfois des images qui résument mieux une époque que de longs discours.
Imaginez un vieil arbre.
Pendant des décennies, il a offert son ombre.
Des générations se sont reposées sous ses branches.
Des oiseaux y ont construit leurs nids.
Ses racines ont puisé profondément dans la terre.
Il semblait éternel.
Puis un jour, les feuilles commencent à tomber.
Les branches se dessèchent.
La sève circule moins bien.
Quelque chose a changé.
Alors les observateurs arrivent.
Les uns accusent les insectes.
Les autres accusent la sécheresse.
D’autres accusent les jardiniers.
Certains accusent les oiseaux.
D’autres encore accusent les tempêtes.
Les plus radicaux proposent de couper l’arbre.
Les plus conservateurs veulent le préserver tel quel.
Les experts mesurent le diamètre du tronc.
Les techniciens analysent les feuilles.
Les économistes évaluent la valeur du bois.
Les journalistes comptent les branches mortes.
Les politiciens se disputent autour de son avenir.
Mais pendant que tous regardent l’arbre qui s’affaiblit, presque personne ne regarde le sol.
Car sous leurs pieds, silencieusement, des graines commencent à germer.
Cette image me semble résumer admirablement notre époque.
Partout, les débats sont dominés par les signes du déclin.
Déclin économique.
Déclin moral.
Déclin politique.
Déclin institutionnel.
Déclin démographique.
Déclin géopolitique.
Chaque camp désigne son responsable.
Chaque groupe possède son explication.
Chaque idéologie possède son coupable.
Et pourtant, une question essentielle demeure souvent absente :
Que sommes-nous en train de faire naître ?
Car l’histoire n’est pas seulement le récit de ce qui meurt.
Elle est aussi le récit de ce qui germe.
Aucune civilisation n’a disparu sans laisser des semences.
Rome est tombée.
Mais le droit romain demeure.
Les empires coloniaux ont disparu.
Mais certaines institutions leur ont survécu.
Des royaumes se sont effondrés.
Mais leurs langues, leurs cultures et leurs mémoires ont continué leur chemin.
L’arbre meurt parfois.
Les graines survivent souvent.
Le Congo traverse aujourd’hui une période de débats intenses.
Dialogue ou non-dialogue.
Réforme ou non-réforme.
Constitution ou révision.
Majorité ou opposition.
Chaque jour apporte son lot de controverses.
Ces débats sont légitimes.
Mais ils risquent parfois de nous enfermer dans la contemplation des branches qui se dessèchent.
Car la véritable question n’est peut-être pas celle qui occupe les plateaux de télévision ou les réseaux sociaux.
La véritable question est :
Quelles graines préparons-nous pour les générations futures ?
Quels enfants formons-nous aujourd’hui ?
Quelle mémoire transmettons-nous ?
Quelle vision du pays construisons-nous ?
Quelle relation entretenons-nous avec notre terre, nos langues, nos savoirs, nos communautés?
Car les grandes renaissances historiques ne naissent jamais des querelles du moment.
Elles naissent des semences patiemment déposées dans le sol de l’histoire.
Il existe une tentation permanente dans les périodes de crise.
Celle de croire que tout est perdu.
Que le déclin est irréversible.
Que l’effondrement est inévitable.
Pourtant, la nature nous enseigne autre chose.
La forêt ne disparaît jamais totalement.
Même après l’incendie.
Même après la tempête.
Même après la sécheresse.
Quelque part, une graine attend.
Quelque part, une racine demeure vivante.
Quelque part, un recommencement se prépare.
Les civilisations obéissent souvent à une logique comparable.
Ce qui semble mourir à la surface peut préparer une renaissance en profondeur.
Peut-être avons-nous besoin aujourd’hui de changer notre regard.
Moins de fascination pour les branches mortes.
Davantage d’attention aux graines.
Moins d’obsession pour les crises immédiates.
Davantage d’attention aux processus de longue durée.
Moins de peur.
Davantage de transmission.
Moins de ressentiment.
Davantage de construction.
Le Congo n’a pas seulement besoin de débats.
Il a besoin de semeurs.
Des hommes et des femmes capables de penser en décennies plutôt qu’en semaines.
Des éducateurs.
Des bâtisseurs.
Des chercheurs.
Des agriculteurs.
Des artistes.
Des entrepreneurs.
Des gardiens de mémoire.
Des passeurs de civilisation.
Car l’avenir n’appartient jamais uniquement à ceux qui commentent les arbres qui tombent.
L’avenir appartient aussi à ceux qui prennent soin des graines invisibles.
Et c’est peut-être là la plus grande leçon de notre époque :
Lorsque tout semble annoncer la fin d’un cycle, la vie prépare souvent déjà le commencement du suivant.
Pendant que beaucoup contemplent l’arbre qui se dessèche, les sages cherchent les graines qui germent.
C’est là que commence l’espérance.

