Le président Félix Tshisekedi, le 20 janvier 2024 à la cérémonie d'investitureLe président Félix Tshisekedi, le 20 janvier 2024 à la cérémonie d'investiture

Lorsque le cortège présidentiel franchit les grilles de la Cité de l’Union africaine, le soleil venait de disparaître derrière les collines de Kinshasa.
La ville s’illuminait progressivement.
Des milliers de foyers allumaient leurs lampes.
Les embouteillages du soir paralysaient déjà plusieurs avenues.
Les marchés se vidaient.
Les familles se retrouvaient autour du repas.
Pour la majorité des habitants de la capitale, une journée ordinaire s’achevait.
Pour le Président de la République, elle était loin d’être terminée.

À peine descendu de son véhicule, il aperçut la Première Dame qui l’attendait sur la terrasse.
Elle comprit immédiatement qu’aucune bonne nouvelle n’était arrivée.
Les longues années passées à ses côtés lui avaient appris à lire les expressions de son visage mieux que n’importe quel conseiller.
— Toujours rien ? demanda-t-elle.
Le Président secoua la tête.
— Nous attendons.
— Du FMI ?
— Oui.

Ils marchèrent quelques instants dans le jardin.
Au loin, les lumières de Kinshasa scintillaient dans la nuit naissante.
Une capitale de près de vingt millions d’habitants.
Une ville dont une partie ignorait qu’à plusieurs centaines de kilomètres de là, des milliers de Congolais venaient de tout perdre.
— Les secours sont partis ? demanda-t-elle.
— Oui. Grâce aux réserves.

Mais si nous ne recevons pas le financement extérieur…
Il ne termina pas sa phrase.
Il n’en avait pas besoin.
Elle comprenait parfaitement.
Les réserves de change représentaient bien plus qu’un chiffre inscrit dans un rapport financier.
Elles constituaient la capacité du pays à résister aux chocs.
À acheter du carburant.
À importer des médicaments.
À maintenir une certaine stabilité économique.
Le Président savait qu’il avait pris la bonne décision.
Mais il savait également qu’elle comportait des risques.
Comme toutes les grandes décisions.

À l’intérieur de la résidence, la salle à manger avait été soigneusement préparée.
Mua Tshika Nyakeru avait tenu à superviser elle-même le repas.
Sur la table fumaient plusieurs plats originaires du Sud-Kivu, que son mari affectionne tant : des bisamunyu, petites bananes à cuire, des bishagalo (feuilles de haricots), et bishusha (feuilles de courge) mâtinés de poissons séchés.
Des saveurs de l’enfance pour cette mushi de Walungu.
Des saveurs de la famille.
Des saveurs censées réconforter.

Pourtant, lorsque le Président prit place à table, son regard demeurait absent.
Son esprit était ailleurs.
À Kpandroma.
À Mont-Ngafula.
À Badiadingi.
Et surtout à Washington.
À plusieurs milliers de kilomètres de là.
Dans des bureaux climatisés où des experts examinaient sans doute en cet instant même la requête de la République démocratique du Congo.
— Mange un peu,
insista son épouse.
Il sourit faiblement.
— J’essaie.
Il prit quelques bouchées.
Puis posa sa fourchette.
L’appétit avait disparu depuis longtemps.

Il n’était pas le premier chef d’État à découvrir que certaines responsabilités pouvaient couper la faim.
— Tu ne peux pas porter seul tous les problèmes du pays,
dit doucement la Première Dame.
Félix Tshisekedi leva les yeux.
— Je sais.
Mais les gens attendent des solutions.
Ils n’attendent pas des excuses.
La phrase resta suspendue dans le silence.
Car c’était là toute la difficulté du pouvoir.
Les citoyens voyaient les résultats.
Rarement les contraintes.
Rarement les arbitrages.
Rarement les nuits blanches.

Vers vingt et une heures, il rejoignit son bureau privé.
Les écrans affichaient encore les dernières remontées du terrain.
Les premiers convois humanitaires étaient en route.
Des médicaments avaient été chargés.
Les équipes médicales commençaient à se déployer.
Les travaux préparatoires sur la route nationale avaient été engagés.
Pour la première fois de la journée, quelques indicateurs viraient au vert.
Pourtant, l’essentiel demeurait suspendu à un seul appel.
Le téléphone.
Toujours le téléphone.

À plusieurs reprises, il consulta sa montre.
Vingt-deux heures.
Puis vingt-deux heures trente.
Puis vingt-deux heures quarante-cinq.
Toujours rien.
La fatigue commençait à peser.
La journée avait débuté dix-huit heures plus tôt.
Le corps réclamait du repos.
Mais l’esprit refusait de s’arrêter.
Finalement, peu avant vingt-trois heures, il décida de se coucher.
Pas vraiment pour dormir.
Simplement pour attendre.
Autrement.

La sonnerie du téléphone retentit à vingt-trois heures passées.
Dans le silence de la résidence, elle sembla résonner comme une alarme.
Le Président décrocha immédiatement.
— Oui, du nouveau Nicolas ?
À l’autre bout du fil, il reconnut instantanément la voix du ministre des Finances.
Cette fois, elle était différente.
Plus légère.
Presque soulagée.
— Excellence…
Le Président se redressa sur son lit.
— Alors ?
Quelques secondes de silence.
Puis la réponse tomba.
— Ils ont accepté.

Pour la première fois de la journée, le Président sentit la tension quitter ses épaules.
— Confirmé ?
— Confirmé.
Les fonds seront décaissés selon la procédure d’urgence.
Un long silence suivit.
Un silence de soulagement.
Presque de gratitude.
Pendant quelques instants, aucun des deux hommes ne parla.
Ils savaient ce que cette décision signifiait.
Des milliers de personnes recevraient une assistance.
Les opérations de secours pourraient se poursuivre.
L’État conserverait une marge de sécurité financière.
Et surtout, le pays éviterait une vulnérabilité dangereuse.
— Merci, Nicolas.
— C’est une bonne nouvelle pour le pays, Excellence.
— Oui.
Une très bonne nouvelle.

Après avoir raccroché, le Président resta quelques instants immobile dans l’obscurité.
La journée n’avait pas été facile.
Mais elle se terminait mieux qu’elle n’avait commencé.
Il regarda l’heure.
Presque minuit.
Trop tard pour un véritable repas.
Trop tard pour célébrer.
Trop tard pour quoi que ce soit.
Demain apporterait son lot de nouveaux défis.
Comme toujours.

Il éteignit la lampe de chevet.
Ferma les yeux.
Et, pour la première fois depuis l’aube, trouva enfin le sommeil.
Sans savoir qu’à plusieurs centaines de kilomètres de là, dans les collines tourmentées du Nord-Kivu, une autre crise était déjà en train de naître.

A suivre
Belhar MBUYI, journaliste.

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *