Ou pourquoi le Congo doit apprendre à recommencer plutôt qu’à restaurer
Depuis quelques jours, une question me poursuit.
Elle ne concerne pas seulement le Congo.
Elle concerne toutes les nations.
En lisant un article consacré à la Grande-Bretagne, je suis tombé sur cette interrogation :
Une nation peut-elle vraiment redevenir ce qu’elle était avant une décision fatidique ?
Cette question paraît simple.
En réalité, elle touche au cœur même de la philosophie politique.
Depuis des décennies, les peuples vivent au rythme des promesses de restauration.
On promet de rendre à un pays sa grandeur perdue.
On promet de revenir à l’ordre ancien.
On promet de retrouver les valeurs d’autrefois.
Comme si l’histoire pouvait être remontée comme un mécanisme d’horlogerie.
Cette idée est séduisante.
Elle est pourtant impossible.
Le temps humain ne connaît pas le retour.
Il connaît le recommencement.
Regardons un arbre.
Chaque année revient le printemps.
Pourtant, aucun printemps n’est identique au précédent.
L’arbre est plus âgé.
Ses racines sont plus profondes.
Certaines branches ont disparu.
D’autres sont apparues.
Les pluies ont changé.
Les vents aussi.
Le printemps revient.
Mais l’arbre ne revient jamais en arrière.
Il recommence.
Toute civilisation obéit à cette même loi.
Les peuples qui traversent les siècles ne sont pas ceux qui répètent leur passé.
Ils sont ceux qui savent transformer leur héritage en avenir.
Le véritable problème du Congo n’est donc pas d’avoir oublié une époque glorieuse.
Le véritable problème est d’avoir perdu le rythme qui permet à une Nation de se renouveler sans se renier.
Nous avons changé plusieurs fois de Constitution.
Nous avons changé plusieurs fois de régime.
Nous avons changé plusieurs fois de dirigeants.
Et pourtant, les mêmes fragilités reviennent.
Pourquoi ?
Parce que nous avons souvent changé les institutions sans retrouver le principe qui leur donnait leur cohérence.
Une République ressemble moins à une machine qu’à un organisme vivant.
Un organisme ne survit pas parce qu’on remplace constamment ses organes.
Il survit parce qu’il conserve le rythme qui coordonne leur fonctionnement.
Le cœur bat.
Les poumons respirent.
Le cerveau veille.
Chaque organe possède sa fonction.
Mais c’est leur rythme commun qui produit la vie.
Il en va de même pour une Nation.
La Constitution.
L’école.
L’agriculture.
La justice.
L’économie.
La culture.
La mémoire.
Toutes ces institutions ressemblent aux organes d’un même corps.
Leur efficacité dépend moins de leur existence que de leur capacité à fonctionner selon un rythme commun.
C’est peut-être ici que le Dikenga apporte une contribution nouvelle à la pensée politique.
Le Dikenga n’enseigne pas la nostalgie.
Il n’enseigne pas davantage la fuite en avant.
Il enseigne le recommencement.
Chaque cycle reçoit ce que le précédent lui transmet.
Chaque génération ajoute sa propre expérience.
Chaque époque corrige les erreurs de la précédente sans renier ce qui mérite d’être conservé.
Le cercle n’est jamais une répétition.
Il est un approfondissement.
Notre époque parle beaucoup de rupture.
Le Dikenga parle de maturation.
Notre époque célèbre souvent la vitesse.
Le Dikenga rappelle le rythme.
Notre époque croit volontiers que l’avenir commence lorsqu’on efface le passé.
Le Dikenga enseigne que l’avenir naît lorsque le passé devient une source de création.
Voilà pourquoi la question n’est pas :
« Comment revenir à ce que nous étions ? »
La véritable question est infiniment plus exigeante :
« Comment retrouver le rythme qui nous permettra de créer ce que nous ne sommes pas encore devenus ? »
Cette interrogation concerne le Congo.
Elle concerne également l’Afrique.
Mais elle concerne aussi toutes les nations qui cherchent aujourd’hui leur chemin dans un monde où les certitudes s’effondrent et où les changements s’accélèrent.
Une civilisation ne renaît jamais en restaurant son passé.
Elle renaît lorsqu’elle retrouve le rythme créateur qui lui permet de transmettre davantage qu’elle ne consomme.
C’est peut-être cela, finalement, la véritable continuité.
José Bakima
