Doudou Fwamba, lors de la conférence de presse sur les eurobondsDoudou Fwamba, lors de la conférence de presse sur les eurobonds

À l’issue d’un point de presse organisé le 13 avril 2026 à Kinshasa, le ministre des Finances, Doudou Fwamba Likunde Li-Botayi, a pris la parole pour justifier l’émission récente d’un eurobond par la République démocratique du Congo. Il a invité à ne pas réduire cette opération à sa seule dimension financière, mettant en avant un retour de la confiance des marchés internationaux. Toutefois, au-delà de ce discours officiel, plusieurs éléments appellent à une lecture plus nuancée de cette initiative.

En réalité, les caractéristiques de cet emprunt, notamment le niveau des taux d’intérêt, mais aussi la cohérence globale de la stratégie d’endettement et les finalités poursuivies, suscitent des interrogations. Elles interrogent à la fois la perception effective du pays par les investisseurs et l’analyse que peuvent en faire les observateurs économiques, dans un contexte marqué par des défis structurels persistants.

Profil fragile

Ainsi, avec des taux de 8,75 % sur 5 ans et 9,5 % sur 10 ans, la RDC apparaît clairement comme un emprunteur à risque sur les marchés internationaux. De tels niveaux sont généralement associés à des profils jugés fragiles, où les investisseurs exigent une rémunération élevée pour compenser les incertitudes.

La comparaison avec la Côte d’Ivoire est à cet égard révélatrice. Le 18 février 2026, ce pays a mobilisé 1,3 milliard de dollars à un taux de 5,39 % sur 15 ans, soit un coût bien plus faible malgré une maturité plus longue. Un tel écart met en évidence une différence significative de crédibilité entre les deux économies sur la scène financière internationale.

En réalité, si l’accès aux marchés est souvent présenté comme une victoire, le niveau du taux constitue un indicateur bien plus révélateur : il mesure directement la confiance — ou la méfiance — des investisseurs.

Ces taux élevés ont des conséquences concrètes et immédiates. Ils impliquent une charge d’intérêts considérable, qui alourdit significativement le poids de la dette publique.

Du simple au double

Dans le cas de la RDC, le pays devra rembourser, sur la durée totale de l’emprunt, un montant proche du double de la somme initialement levée. Une telle situation réduit mécaniquement les marges de manœuvre budgétaires, au détriment des dépenses sociales et des investissements publics.

En effet, derrière ce discours rassurant, les conditions financières de l’opération interrogent.

La RDC a émis deux tranches : 600 millions USD sur 5 ans à 8,75 % ; et 650 millions USD sur 10 ans à 9,50 %.

Ces niveaux sont particulièrement élevés. Concrètement, le pays devra payer :

  • 57,125 millions USD d’intérêts tous les six mois
  • 880 millions USD d’intérêts au total
  • 2,13 milliards USD à décaisser (principal + intérêts)

Autrement dit, pour 1,25 milliard emprunté, le pays remboursera presque le double.

Un mismatch dangereux

Ensuite, les infrastructures publiques sont, par nature, des investissements de long terme. Un barrage hydroélectrique, un pont ou un réseau routier ne produisent leurs effets économiques qu’au fil des décennies. Leur financement appelle donc logiquement des ressources longues, à faible coût, souvent assorties de périodes de grâce.

Or, en optant pour un eurobond à 9 %, la RDC fait exactement l’inverse : elle mobilise une ressource chère et de courte maturité pour financer des actifs à rentabilité lente. Ce décalage — bien connu des économistes — constitue un mismatch dangereux entre la structure de la dette et la nature des investissements.

Pourquoi alors la RDC n’a pas recouru à la Chine Exim Bank ? «Il y a beaucoup de problèmes, car il semble que la RDC a des problèmes pour le paiement des encours dus à la China Exim Bank, pour des intérêts d’au plus 3%, explique un analyste. Pensez alors à ce qu’il sera avec une dette à 9%».

Une autre catégorie des risques

En outre, l’enjeu n’est pas seulement d’investir dans les infrastructures, mais de le faire intelligemment. Et en matière de dette, l’intelligence économique consiste d’abord à emprunter au bon coût, au bon moment, et sur la bonne durée. Sur ce terrain, le choix des eurobonds laisse aujourd’hui planer un sérieux doute.

Cette opération est d’autant plus préoccupante qu’elle risque d’alourdir brutalement la vulnérabilité financière du pays. On répète souvent, à juste titre, que la RDC affiche encore un ratio dette/PIB relativement faible, parmi les plus bas d’Afrique. Mais cet argument, pris isolément, peut devenir une facilité trompeuse. Car le vrai sujet n’est pas seulement le volume de la dette. Le vrai sujet, c’est son coût, sa structure et la pression qu’elle exerce sur le budget de l’État.

Or, dès que l’on regarde non plus la dette comme un stock abstrait, mais comme une charge concrète à payer, le tableau change radicalement. Les ratios les plus parlants ne sont pas seulement dette/PIB, mais service de la dette sur budget, sur recettes publiques, sur marges de manœuvre réelles de l’État. Et là, la situation devient beaucoup plus sérieuse.

En à peine deux ans, la dette flottante — c’est-à-dire la dette de court terme portée par les bons et obligations du Trésor — est passée d’environ 500 millions de dollars à près de 3 milliards. C’est une explosion. Et cette explosion ne s’est pas faite à des conditions avantageuses. Cette dette coûte extrêmement cher : autour de 10 % lorsqu’elle est en dollars, et jusqu’à 25 % lorsqu’elle est en francs congolais. Autrement dit, l’État emprunte de plus en plus à court terme, de plus en plus cher, et avec de moins en moins de marge pour absorber un choc.

Dépendance diffuse et plus exigeante

Trois milliards de dollars, c’est déjà près du quart de l’encours total de la dette publique congolaise. Si l’on vient y ajouter encore 1,25 milliard de dollars à des conditions commerciales, autour de 8 à 9 %, alors on change complètement la nature du risque. Ce ne serait plus un simple ajustement de financement. Ce serait un basculement stratégique.

Car jusqu’ici, la dette de la RDC restait majoritairement concessionnelle, donc relativement patiente, relativement supportable, relativement compatible avec les fragilités structurelles du pays. En faisant monter rapidement la part de la dette commerciale, on fait entrer le pays dans une autre zone de danger : celle des remboursements plus lourds, des refinancements plus tendus, de la dépendance aux marchés, et de l’exposition accrue aux crises de confiance.

Il faut appeler les choses par leur nom : ce type d’opération ne modernise pas seulement le financement public, il peut aussi faire basculer la RDC dans une catégorie de risque qu’elle avait jusqu’ici réussi à éviter. Et lorsqu’un pays fragile commence à remplacer la dette concessionnelle par de la dette chère, courte et sensible aux marchés, il ne renforce pas sa souveraineté financière : il commence à l’hypothéquer.

À l’inverse, des institutions comme la China Exim Bank offrent, dans de nombreux cas, des prêts semi-concessionnels à des taux compris entre 2 % et 3 %, sur des maturités pouvant atteindre 20 ans, avec des périodes de grâce significatives. Autrement dit, des conditions nettement mieux adaptées au financement d’infrastructures.

Le risque d’un engrenage financier

Le véritable danger réside dans la dynamique que ce type d’endettement peut enclencher. Si les projets financés ne génèrent pas rapidement une croissance suffisante des recettes publiques, l’État pourrait être contraint de recourir à de nouveaux emprunts pour honorer ses engagements. C’est le mécanisme classique de l’effet boule de neige de la dette, qui a déjà fragilisé plusieurs économies africaines ces dernières années.

À 9 %, le coût du service de la dette devient rapidement significatif. Et dans une économie encore fortement dépendante des exportations de matières premières, la moindre baisse des cours peut compliquer le remboursement.

Un choix difficilement justifiable

Au final, le recours à un eurobond pour financer des infrastructures en RDC apparaît difficilement justifiable sur le plan économique. Il revient à privilégier une solution rapide, mais coûteuse, alors que des alternatives plus adaptées — bien que plus contraignantes — existent.

Autre faiblesse majeure : l’absence de projets véritablement prêts à être financés. Plusieurs observateurs soulignent que de nombreux dossiers restent bloqués faute de programmes structurés et matures. Or, l’élaboration d’un programme solide peut prendre deux à trois ans, ce qui pose la question de la capacité réelle du pays à absorber efficacement les fonds mobilisés à court terme.

Plus préoccupant encore, certains projets déjà engagés ont été abandonnés sans explication claire, avant d’être aujourd’hui évoqués parmi ceux susceptibles d’être financés grâce à l’eurobond. C’est notamment le cas de la réhabilitation de l’aéroport international de N’Djili à Kinshasa. Le projet, estimé à 350 millions de dollars, avait initialement été proposé sous Joseph Kabila pour un financement public-privé (85% par China Exim Bank, et 15% par le gouvernement congolais). Les travaux avaient été, à cette époque, confiés à l’entreprise chinoise Weihai Technical, et la RDC avait même payé environ 40 millions comme sa contrepartie.

Le projet a ensuite été restructuré sous Félix Tshisekedi selon un modèle entièrement financé par des investisseurs privés, pour un coût dépassant le milliard de dollars, avec remboursement basé sur les revenus futurs d’exploitation.

Des doutes sur la cohérence des choix

Le contrat conclu avec la société turque Milvest, avec l’implication notamment des ministres Marc Ekila Likombio et Guy Loando, prévoit de doubler la capacité, en la portant à huit millions de passagers par an, pour un investissement global estimé à 1,2 milliard de dollars comprenant, outre l’aérogare et la double piste, un viaduc longeant le fleuve Congo avec 5 sorties sur la ville de Kinshasa, une capacité de fret supérieure aux hubs de Addis Abeba et de Casablanca, ainsi que des infrastructures hôtelières, en échange d’une concession exclusive de 29 ans accordée à l’opérateur.

Cependant, depuis la signature de cet accord, le projet est resté à l’arrêt. Une situation d’autant plus difficile à comprendre que ce type de montage, inspiré du modèle BOT (Build-Operate-Transfer), est largement utilisé à travers le monde pour financer et exploiter des infrastructures aéroportuaires. L’inertie observée dans ce dossier alimente ainsi les doutes sur la cohérence des choix d’investissement et la capacité à mener à terme des projets structurants.

À l’échelle internationale, le recours aux concessions pour le développement des infrastructures aéroportuaires s’est largement imposé comme un modèle efficace. L’Aéroport Félix-Houphouët-Boigny, par exemple, est exploité depuis 1996 par Aeria (groupe Egis), avec des investissements continus qui ont permis sa modernisation progressive. De même, les Aéroports du Congo sont gérés depuis 2011 par Aerco, également filiale du groupe Egis, après d’importants travaux de réhabilitation. En Europe, l’Aéroport de Londres Gatwick illustre ce modèle, avec une gestion assurée en grande partie par Vinci Airports, qui y a engagé des investissements significatifs. Le Brésil a, quant à lui, franchi un cap en confiant plus de 90 % de son trafic à des opérateurs privés, notamment sur des plateformes comme São Paulo ou Rio, tandis qu’au Japon, les Aéroports du Kansai sont exploités dans le cadre d’une concession de 44 ans incluant modernisation et optimisation continue.

Concernant la modernisation des grands aéroports, il est important de noter que les pays africains qui ont opté pour la dette publique en lieu et place d’un PPP de type BOT se retrouvent parmi les pays qui ont connu une crise sévère de surrendettement. Cas du Congo Brazzaville et du Togo par exemple. Il est regrettable de constater que la RDC qui avait renoncé au financement eximbank china (pourtant semi-concessionnel) pour un BOT avec Milvest, se soit ravisée pour un financement public à travers un Eurobond.

Des projets abandonnés en rase campagne

Un autre exemple est celui de la Route nationale 4 (RN4), pour laquelle Nicolas Kazadi avait engagé en 2022 un financement auprès d’Eximbank China afin d’asphalter 750 km dans le nord-est du pays. Une première tranche de 30 millions USD avait permis de lancer les travaux sur le tronçon Kisangani–Bafwasende, avec des avancées visibles et un espoir réel pour les populations. Mais l’arrivée de Doudou Fwamba Likunde Li-Botayi en août 2024 a marqué un ralentissement brutal : la requête auprès d’eximbank china a été abandonnée et les  paiements se sont interrompus, mettant en péril la continuité du chantier malgré des progrès validés fin 2024. Ici aussi, un financement semi- concessionnel a moins de 3 %  a été abandonné pour un financement à 9 %.

Le barrage hydroélectrique de Katende, au Kasaï central, constitue un autre exemple emblématique des blocages structurels. Initialement financé conjointement par la RDC et l’Inde via Eximbank of India, le projet a été paralysé pendant près de neuf ans en raison de retards dans le décaissement des fonds. Sa relance a ensuite été confiée à la société Angelique International, pourtant sanctionnée par la Banque mondiale en 2018 pour des pratiques frauduleuses en Éthiopie et au Népal, ce qui soulève de nouvelles interrogations sur la gouvernance du projet.

Dans ce contexte, les règles de financement des infrastructures apparaissent pourtant bien établies. Les banques d’investissement et institutions financières internationales comme la Banque mondiale privilégient des décaissements progressifs, libérés par tranches en fonction de l’avancement des travaux et du respect d’étapes précises, incluant audits et validations techniques. Ce mécanisme vise à assurer un meilleur contrôle des fonds et à limiter les risques de dérives.

Au-delà du contrôle, ce système repose aussi sur une logique d’incitation à la performance. En liant les financements à des résultats concrets, les bailleurs encouragent le respect des engagements contractuels et la bonne exécution des projets. À l’inverse, tout retard ou défaillance dans la contribution nationale peut entraîner la suspension des financements, avec pour conséquence des chantiers ralentis, voire à l’arrêt, et des coûts supplémentaires.

Un facteur de vulnérabilité économique

En définitive, l’émission de l’eurobond par la République démocratique du Congo apparaît comme une opération dont l’efficience économique reste fortement contestable. Au-delà de l’accès aux marchés financiers, cette initiative semble davantage guidée par une logique de mobilisation rapide de liquidités que par une véritable stratégie de financement adossée à des projets mûrement préparés et rigoureusement planifiés. L’absence de programmes pleinement structurés et immédiatement exécutables interroge sur la capacité réelle du pays à transformer ces ressources en gains économiques durables.

Dans ces conditions, le risque est que cet emprunt ne fasse qu’alourdir inutilement le fardeau de la dette publique sans générer les retombées attendues en matière de développement. Sans une gouvernance stricte, une sélection rigoureuse des projets et une exécution efficace, l’eurobond pourrait devenir un facteur de vulnérabilité supplémentaire pour les finances publiques. À terme, cette trajectoire expose le pays à des tensions de trésorerie accrues et, dans le pire des scénarios, à un risque de défaut de paiement dont les conséquences économiques et sociales seraient particulièrement graves.

MULOPWE Wa Ku DEMBA (Finance-cd.com)

 

 

By amedee

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