Le franc congolaisLe franc congolais

C’est ici que le débat devient profondément inconfortable pour la RDC. Depuis plusieurs années, une grande partie de la politique économique congolaise repose sur une priorité presque obsessionnelle accordée à la stabilité du franc congolais face au dollar. Chaque dépréciation du CDF est immédiatement interprétée comme une menace nationale majeure. La stabilité du taux de change finit ainsi par devenir un objectif politique central, parfois davantage valorisé que la transformation productive elle-même.

Mais une question devient désormais difficile à contourner. Stabiliser le franc congolais pour protéger quoi exactement ? La RDC continue d’importer massivement ses produits alimentaires, ses matériaux de construction, ses biens manufacturés, ses produits pharmaceutiques, ainsi qu’une multitude de produits qui pourraient pourtant être fabriqués localement. Dans cette configuration, une partie importante des élites urbaines et des réseaux commerciaux bénéficie directement de l’économie d’importation. Les grands importateurs profitent d’un taux de change relativement stable. Les consommateurs urbains privilégient des biens étrangers moins coûteux et souvent plus accessibles.

Pendant ce temps, les producteurs congolais demeurent confrontés à une équation beaucoup plus brutale. Que devient l’agriculteur congolais lorsque les produits importés deviennent plus compétitifs que sa propre production ? Que devient l’industrie locale lorsque les coûts structurels de production restent élevés, tandis que l’architecture monétaire continue d’avantager les biens étrangers entrant sur le marché national ? Dans ce type de système, la monnaie peut sembler stable tout en contribuant silencieusement à l’érosion progressive des capacités productives nationales.

L’expérience éthiopienne introduit alors une interrogation particulièrement dérangeante pour Kinshasa. Et si une partie de la faiblesse productive congolaise ne provenait pas uniquement des infrastructures, de la corruption ou de l’insécurité, mais également d’un modèle économique davantage organisé autour de la circulation des importations que de la compétitivité des producteurs nationaux ? Derrière le débat monétaire apparaît alors une question beaucoup plus profonde de politique économique. Le système actuel protège-t-il réellement le franc congolais, ou protège-t-il surtout une économie de dépendance importatrice devenue structurellement dominante ?

Le véritable enjeu devient la construction d’une économie productive

Attention. L’expérience éthiopienne ne signifie pas qu’il suffirait de dévaluer le franc congolais pour industrialiser la RDC. Une dévaluation conduite sans stratégie industrielle cohérente pourrait au contraire aggraver l’inflation, accélérer la paupérisation et renforcer la dépendance extérieure. L’histoire économique regorge d’exemples où des ajustements monétaires mal encadrés ont simplement déplacé les déséquilibres sans modifier les fondements structurels de l’économie.

Cependant, Addis-Abeba vient malgré tout de démontrer quelque chose d’essentiel. Le débat monétaire africain n’est plus verrouillé comme il l’était pendant plusieurs décennies. L’idée selon laquelle toute dépréciation monétaire conduirait mécaniquement au désastre économique apparaît désormais beaucoup plus contestable. L’expérience éthiopienne montre qu’une politique monétaire ne peut être évaluée uniquement à travers le prisme de la stabilité nominale. Elle doit également être jugée à partir de ses effets sur la compétitivité des producteurs nationaux, les exportations et la capacité d’accumulation économique interne.

La véritable question devient alors développementale. Il ne s’agit plus uniquement de savoir comment défendre une monnaie africaine face au dollar. Il s’agit de comprendre comment les politiques monétaires, commerciales, budgétaires et industrielles peuvent être articulées afin de bâtir une économie capable de transformer localement ses ressources, d’élargir sa base industrielle et de réduire progressivement sa dépendance aux importations. La monnaie cesse alors d’être un simple symbole de stabilité macroéconomique. Elle devient un levier stratégique de transformation économique nationale.

Dès lors, le problème congolais n’est peut-être pas uniquement la faiblesse du franc congolais. Le véritable problème pourrait résider dans l’incapacité persistante de l’économie nationale à convertir sa souveraineté monétaire en puissance productive durable. Une monnaie nationale ne devient pas solide uniquement parce que son taux de change est défendu. Elle devient solide lorsqu’elle repose sur une économie capable de produire, transformer, exporter et accumuler de la valeur à l’intérieur de ses propres structures productives.

Une monnaie faible sans stratégie industrielle est dangereuse. Une monnaie stable sans base productive peut l’être tout autant.

Extrait tiré de la Tribune de Jo Sekimonyo intitulé « L’Éthiopie vient de briser un dogme monétaire africain« 

By amedee

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