Félix Tshisekedi et Donald Trump à la Maison Blanche, le 4 décembre 2025Félix Tshisekedi et Donald Trump à la Maison Blanche, le 4 décembre 2025

Par Luc Alouma

Nous avons déjà longuement analysé les deux grandes logiques qui structurent la gouvernance des nations : la logique du pouvoir et la logique du développement. Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi certaines nations progressent durablement tandis que d’autres demeurent enfermées dans l’instabilité, malgré leurs richesses naturelles et leurs immenses potentialités.

L’Afrique, et particulièrement la RDC, est restée prisonnière de la logique du pouvoir, pendant que les grandes puissances modernes ont progressivement basculé vers la logique du développement.

Il importe cependant de préciser une chose fondamentale : le pouvoir n’est pas mauvais en soi. Toute gouvernance nécessite un pouvoir, une autorité, une capacité de décision et d’organisation. Le problème survient lorsque le pouvoir devient une fin en soi au lieu d’être un instrument au service du progrès collectif.

Le véritable pouvoir n’est pas celui qui écrase, intimide ou monopolise les institutions. Le vrai pouvoir est celui qui émane du développement économique, scientifique, technologique et social. C’est le pouvoir qu’offre une économie productive, des institutions efficaces, une population instruite, une recherche scientifique performante, une armée disciplinée, une industrie forte et des infrastructures capables de soutenir la souveraineté nationale.

À ce niveau, la confrontation entre la RDC et les États-Unis révèle deux conceptions radicalement différentes du pouvoir.

D’un côté, la RDC fonctionne encore largement sur un pouvoir de représentation, de prestige institutionnel et de domination administrative souvent déconnecté de la réalité sociale. Un pouvoir fragile, parfois fondé davantage sur le symbole que sur la capacité réelle d’action. Un pouvoir qui peut sembler imposant intérieurement, mais qui reste vulnérable dès qu’il se confronte aux rapports de force internationaux.

De l’autre côté, les États-Unis exercent un pouvoir fondé sur leurs capacités concrètes : puissance économique, contrôle technologique, maîtrise financière, influence scientifique, appareil militaire, institutions stables et défense méthodique de leurs intérêts stratégiques.

Les États-Unis n’agissent pas par amour sentimental pour le Congo ou pour l’Afrique. Ils agissent d’abord selon les intérêts américains. C’est cela la logique des puissances modernes : protéger leurs intérêts nationaux à travers des institutions fortes et efficaces.

Pendant que nous croyons parfois détenir un pouvoir de négociation ou de décision souveraine, les grandes puissances démontrent leur véritable pouvoir par leur capacité d’action. Là où nous associons souvent le pouvoir à l’autorité personnelle ou à l’écrasement des adversaires, eux l’associent à la maîtrise des conditions matérielles qui produisent leur domination mondiale.

Là où nous restons bloqués dans les discours, eux investissent dans la technologie, la recherche, l’industrie, la finance et l’organisation stratégique. Là où nous cherchons la légitimité dans les slogans ou les querelles institutionnelles, eux consolident continuellement les bases économiques et scientifiques de leur influence.

La différence est profonde.

Les institutions américaines fonctionnent globalement comme des instruments au service de leur peuple et de leurs intérêts nationaux. En RDC, malheureusement, les institutions servent trop souvent leurs animateurs avant de servir la population.

Voilà la fracture fondamentale.

Dans les pays guidés par la logique du développement, les institutions produisent du progrès social : énergie, sécurité, santé, innovation, transports, justice, protection économique. Dans les systèmes enfermés dans la logique du pouvoir, les institutions deviennent principalement des structures de contrôle, de distribution des privilèges et de conservation des positions acquises.

Ainsi, même lorsque les mêmes mots sont utilisés — démocratie, gouvernance, coopération, partenariat, réforme — les résultats diffèrent profondément selon la nature réelle des institutions.

Cette contradiction apparaît clairement dans les relations internationales.

Prenons l’exemple récent des restrictions américaines liées aux risques sanitaires autour d’Ebola. Cette décision, prise à partir d’informations institutionnelles officielles, illustre les limites dramatiques de nos propres structures de gouvernance. Les autorités américaines ne construisent pas leurs analyses à partir du vécu quotidien du peuple congolais, mais à partir des signaux transmis par les institutions congolaises elles-mêmes.

Lorsque nos propres institutions projettent continuellement l’image d’un pays en crise permanente afin de capter des aides, des financements ou des soutiens internationaux, elles finissent également par construire l’image d’un pays dangereux, instable et à risque.

Une image dégradante d’un Congo misérable, dangereux et infréquentable est parfois projetée au monde par nos propres institutions, souvent sans mesurer pleinement les conséquences d’une telle communication. Des problèmes sanitaires réels mais localisés, liés notamment à l’insalubrité, à la pauvreté urbaine ou à certaines défaillances structurelles, finissent par être présentés comme si l’ensemble du territoire national et toute la population congolaise vivaient uniformément dans les mêmes conditions.

Or la RDC est un pays-continent de plus de cent millions d’habitants, avec des réalités sociales, géographiques et sanitaires extrêmement diverses. Même si Kinshasa souffre effectivement d’une urbanisation désordonnée, d’importants problèmes d’assainissement et d’une pression démographique difficilement maîtrisable, cela ne signifie pas que toute la population congolaise vive dans une situation sanitaire identique.

Kinshasa n’est pas le Congo tout entier. Et même à l’intérieur de la capitale, les conditions de vie varient considérablement d’une commune à l’autre, d’un quartier à l’autre, voire d’une catégorie sociale à l’autre. Généraliser certaines situations particulières à l’ensemble du pays finit par construire, dans l’opinion internationale, une représentation caricaturale du Congo : celle d’un espace constamment malade, instable et impropre à la fréquentation normale des peuples.

Le problème devient plus grave lorsque cette image produit des conséquences concrètes : restrictions de voyage, méfiance internationale, stigmatisation des citoyens congolais, frein aux investissements, isolement diplomatique ou traitement humiliant réservé aux voyageurs congolais.

Il est donc légitime de s’interroger sur la manière dont certaines alertes sanitaires sont communiquées, instrumentalisées ou amplifiées à l’échelle internationale. Toute politique sanitaire sérieuse doit naturellement protéger les populations contre les épidémies et renforcer les mécanismes de prévention. Mais cette exigence ne devrait pas conduire à transformer tout un peuple en symbole permanent de menace sanitaire.

Dans un monde où les rapports de force internationaux sont guidés par les intérêts stratégiques, économiques et géopolitiques, il est également compréhensible que naissent des interrogations ou des soupçons sur certaines orientations imposées aux pays africains, comme la vaccination par exemple qu’on chercherait à imposer à la place d’un visa.

Cependant, ces débats doivent être abordés avec prudence, rigueur et responsabilité. Il est important de distinguer les critiques légitimes concernant la gouvernance sanitaire, des affirmations infondées qui risqueraient d’alimenter inutilement la méfiance ou la confusion.

Le véritable enjeu demeure finalement le même : construire des institutions nationales crédibles, transparentes et capables de défendre à la fois la santé publique et la dignité du peuple congolais. Car un pays qui ne maîtrise pas son propre récit finit toujours par être raconté par les autres, souvent selon des intérêts qui ne sont pas les siens.

Pourtant, plusieurs voix lucides avaient déjà relativisé la situation en rappelant que la RDC possède aujourd’hui une expérience importante dans la gestion des épidémies. Des personnalités comme Juliana Amato Lumumba ont insisté sur la nécessité de présenter les réalités sanitaires avec responsabilité et mesure afin d’éviter de stigmatiser inutilement tout un peuple.

Mais le problème dépasse la santé publique. Il touche à la crédibilité générale de nos institutions.

Comment exiger du respect international lorsque nos propres institutions ne respectent pas suffisamment leur population ?

Pendant que certains Congolais voient leurs projets de voyage, d’études ou d’affaires brutalement perturbés par des décisions étrangères, les véritables responsables des faiblesses institutionnelles continuent souvent à vivre protégés par leurs privilèges. Le peuple paie les conséquences des dysfonctionnements qu’il ne contrôle pas.

Cette situation révèle une autre vérité douloureuse : dans beaucoup de coopérations bilatérales ou multilatérales, les bénéfices réels profitent davantage aux structures institutionnelles et à leurs gestionnaires qu’aux populations elles-mêmes.

Les accords internationaux sont alors négociés principalement entre appareils institutionnels, pendant que les peuples restent à distance des véritables retombées.

C’est également ce qui explique les limites de nombreuses organisations internationales ou espaces multilatéraux. Sans institutions nationales solides, transparentes et véritablement orientées vers le bien public, les coopérations internationales risquent de devenir des mécanismes de reproduction bureaucratique plutôt que des leviers de transformation sociale.

Voilà pourquoi la question institutionnelle est centrale pour l’avenir africain.

L’Afrique ne pourra défendre ses intérêts que lorsqu’elle construira des institutions enracinées dans les besoins réels des peuples, capables de produire du développement concret et non seulement du pouvoir administratif.

Le témoignage récent du Prof Jean-Jacques Muyembe affirmant que l’INRB fonctionne avec très peu de soutien public illustre tragiquement cette réalité. Même les institutions scientifiques stratégiques survivent davantage grâce aux partenariats extérieurs qu’à une véritable priorité nationale.

Le peuple congolais, lui, continue de survivre par ses propres moyens : énergie solaire privée, débrouillardise quotidienne, solidarité informelle, résilience individuelle. Pendant que les institutions échouent souvent à remplir leurs missions fondamentales, c’est la population elle-même qui tente de compenser les carences structurelles de l’État.

Et c’est précisément là que réside le drame congolais : un peuple extraordinairement résilient, mais abandonné par des institutions qui devraient pourtant être au service de son développement.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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