Par Luc Alouma
Je me suis longtemps interrogé sur une réalité qui me troublait profondément : comment se fait-il que tant de nos compatriotes, parfois brillants sur le plan académique, peinent à porter dans la pratique les modèles qu’ils ont étudiés ?
Cette question m’a poursuivi pendant des années jusqu’au jour où j’ai compris que notre pays souffre peut-être d’une maladie plus grave encore que la pauvreté matérielle : une crise de la compréhension.
Je voudrais attirer particulièrement l’attention de la jeunesse sur ce sujet. Beaucoup auront l’occasion d’entendre des discours politiques, religieux ou scientifiques. Ils recevront des informations, des connaissances et des diplômes. Mais rares sont ceux qui seront amenés à réfléchir à la différence fondamentale entre savoir et comprendre.
Les Écritures rapportent que le Christ disait souvent à ses disciples : « Écoutez et comprenez ». Cette formule n’est pas anodine. Il ne leur demandait pas seulement d’entendre ses paroles. Il leur demandait de les assimiler, d’en saisir le sens profond afin qu’elles produisent des fruits dans leur vie.
On peut écouter sans comprendre. On peut lire sans comprendre. On peut même étudier sans comprendre.
C’est peut-être là que se situe une partie importante de notre drame collectif.
Je me souviens d’une conversation avec une enseignante belge. Je lui avais posé une question qui me paraissait fondamentale :
« Comment se fait-il que la Belgique et la RDC possèdent des institutions souvent semblables, des structures administratives inspirées d’une même tradition, des textes juridiques parfois proches, des systèmes éducatifs comparables dans leur architecture, mais produisent des résultats si différents ? »
Après un long silence, elle me répondit :
« Nous pouvons avoir des institutions semblables, mais nous ne travaillons pas avec le même esprit. Nous n’avons pas toujours la même compréhension des outils que nous utilisons. »
Cette réponse m’a marqué.
Aujourd’hui encore, je constate que beaucoup de débats intellectuels en Afrique se limitent à comparer les apparences : les lois, les constitutions, les programmes, les réformes ou les diplômes. Pourtant, la différence essentielle ne réside pas dans l’outil lui-même mais dans la manière de le comprendre et de l’utiliser.
La compréhension constitue le passage entre la connaissance et l’action.
L’information est ce que l’on reçoit.
La connaissance est ce que l’on mémorise.
La compréhension est ce que l’on intègre.
La sagesse est ce que l’on applique.
Or notre système produit souvent des individus riches en informations mais pauvres en compréhension.
Nous apprenons des définitions sans maîtriser les concepts.
Nous mémorisons des théories sans comprendre leur finalité.
Nous reproduisons des modèles sans saisir les conditions qui ont permis leur réussite ailleurs.
Nous imitons les résultats sans comprendre les mécanismes qui les produisent.
Cette crise de la compréhension se manifeste partout.
Dans la politique, on confond souvent démocratie et compétition pour les postes.
Dans l’économie, on réduit le développement à la circulation de l’argent.
Dans l’éducation, on privilégie parfois le diplôme au détriment de la compétence.
Dans la religion, certains récitent des vérités qu’ils ne traduisent jamais en comportements.
Dans l’administration, on applique des procédures dont on ignore parfois la raison d’être.
Le problème devient encore plus grave lorsqu’une personne croit avoir compris alors qu’elle ne possède qu’une compréhension partielle. L’ignorance consciente peut être corrigée. La fausse compréhension, elle, devient dangereuse parce qu’elle se croit savante.
Notre défi n’est donc pas seulement d’instruire davantage. Il est surtout d’apprendre à comprendre davantage.
Comprendre exige l’humilité de remettre en question ses certitudes.
Comprendre exige le dialogue avec ceux qui pensent autrement.
Comprendre exige l’observation rigoureuse de la réalité.
Comprendre exige l’effort intellectuel de relier les causes aux conséquences.
Aucune nation ne se développe durablement par la seule accumulation de connaissances. Elle progresse lorsqu’une masse critique de citoyens comprend profondément les mécanismes qui gouvernent son existence.
Le véritable développement commence le jour où une société cesse de répéter des idées et commence à en saisir le sens.
La crise de la compréhension est peut-être le plus grand obstacle à notre progrès. Mais elle peut aussi devenir notre plus grande opportunité, car comprendre est le premier pas vers la transformation.
Avant de chercher à changer nos institutions, nos lois ou nos dirigeants, il nous faut peut-être d’abord apprendre à mieux comprendre le monde, les autres et nous-mêmes.
loucasalouma@yahoo.fr

