Il est courant d’entendre dire que notre pays n’a pas de chance, parce qu’il serait dirigé par des hommes et des femmes davantage préoccupés par leur bien-être personnel que par le développement collectif. Cette affirmation, souvent répétée, mérite cependant d’être dépassée pour être analysée avec plus de rigueur. Le véritable problème n’est pas seulement moral ou individuel. Il est systémique.
En effet, au fil des décennies, s’est progressivement installé un système de prédation, profondément enraciné, dont les ramifications s’étendent à toutes les structures de l’État. Ce système n’est plus simplement entretenu par quelques individus ; il est devenu une mécanique autonome, un véritable monstre institutionnel.
Ce monstre a une particularité inquiétante : il a fini par échapper à ses propres créateurs extérieurs comme intérieurs.
Aujourd’hui, les acteurs du système ne le contrôlent plus totalement. Ils y sont eux-mêmes soumis. Ils doivent soit s’y conformer, soit en être exclus. Ainsi s’installe une spirale de médiocrité contrainte, où même les volontés de réforme se heurtent à des résistances internes puissantes.
Il s’observe une gouvernance par la rente et contre le peuple.
Dans ce contexte, il apparaît que certains détenteurs du pouvoir ne recherchent pas nécessairement le développement du pays, mais plutôt la préservation d’un système qui leur garantit des rentes.
Le pays n’est plus perçu comme une communauté à construire, mais comme une ressource à exploiter. l’Étatparlement existe pour construire un pays, mais dans notre cas c’est plutôt un terreau fertile des conflits et d’intérêts sordides qui se dresse en laissant de côté tout un peuple.
Dès lors, la gouvernance ne s’oriente plus vers la satisfaction des aspirations populaires, mais vers leur contournement. Elle devient une gouvernance par défi, voire par opposition au peuple.
Plus grave encore, cette gouvernance adopte souvent une logique quasi militaire dans un cadre pourtant officiellement démocratique. Les décisions ne sont pas discutées, elles sont imposées. Le dialogue cède la place à l’injonction.
Le paradoxe historique de l’État congolais ne date pas d’aujourd’hui. Il s’inscrit dans une continuité historique. De l’État indépendant du Congo à la colonie belge, le pouvoir a toujours été exercé dans une logique verticale, sans véritable participation populaire.
Avec l’accession à l’indépendance et l’adoption du nom de République démocratique du Congo, une ambition nouvelle était pourtant affichée : celle de placer la souveraineté entre les mains du peuple. Mais cette ambition est restée largement formelle.
Peu de Congolais ont réellement intégré les implications profondes du terme “démocratique”. Or, une démocratie ne se résume ni à un nom, ni à des institutions formelles. Elle suppose une culture, des pratiques et des mécanismes effectifs de responsabilité.
Apparemment le régime zaïrois était lucide contrairement à l’illusion démocratique actuelle.
Il est intéressant de rappeler qu’au cours de la deuxième République, sous le nom de Zaïre, une certaine cohérence existait entre la nature du régime et son fonctionnement réel.
Des figures politiques comme Étienne Tshisekedi, bien qu’opposées par après au système, évoluaient dans un cadre où la démocratie n’était pas proclamée comme norme officielle. Le régime assumait, d’une certaine manière, sa nature autoritaire.
Aujourd’hui, le paradoxe est plus profond : la forme démocratique est proclamée, mais la substance reste autoritaire.
Nous sommes face à une démocratie de façade, une démocratie d’étiquette, sans ancrage réel dans les pratiques de gouvernance.
Notre démocratie actuelle est sans culture de responsabilité.
Dans une démocratie véritable, l’échec peut conduire à la démission. La responsabilité politique implique une capacité à reconnaître ses limites et à céder la place lorsque les circonstances l’exigent.
Mais dans notre contexte, on observe l’inverse :
- les échecs sont justifiés sans gêne ;
- les responsabilités sont diluées ;
- les postes sont conservés coûte que coûte.
Cette situation traduit une absence profonde de culture de reddition des comptes.
Les décisions publiques sont violentes et parfois prises brutalement, et pourtant nous sommes dans un cadre démocratique.
Dans un État démocratique, les décisions devraient émaner : de procédures institutionnelles claires, du débat public ou de la volonté populaire. Or, dans les faits, les décisions sont souvent imposées, sans concertation réelle, et justifiées a posteriori par des arguments qui ne correspondent ni à l’opinion publique ni aux réalités sociales.
Cette pratique constitue une forme de violence institutionnelle, car elle nie la capacité du peuple à participer à la définition de son propre destin.
La situation récente liée à la gouvernance monétaire illustre parfaitement cette dérive.
Les mesures prises par le Gouverneur de la Banque Centrale du Congo ont conduit à un désalignement préoccupant des équilibres macroéconomiques.
Les conséquences sont visibles :
- – une insécurité monétaire accrue,
- – une érosion du pouvoir d’achat,
- – une fragilisation de la capacité budgétaire de l’État,
- – une incertitude croissante autour des revenus des ménages.
Pourtant, le discours officiel continue d’affirmer la stabilité de la situation.
La parole publique a cessé d’être des oracles pour devenir un instrument de domination.
Lorsque l’autorité affirme, contre toute évidence vécue par la population, que “tout va bien”, elle ne produit pas seulement une erreur d’analyse. Elle exerce une forme de violence symbolique. Car imposer une réalité fictive à un peuple qui vit une réalité contraire, c’est nier son expérience, sa souffrance et son intelligence.
Cette parole publique, déconnectée du vécu réel, devient un outil de domination plutôt qu’un instrument de vérité.
J’en conclue sur la nécessité d’une rupture réelle. En effet, le problème congolais ne réside pas uniquement dans la qualité des dirigeants, mais dans la nature même du système qui structure l’action publique.
- Tant que subsistera :
- un système de prédation enraciné ;
- une démocratie de façade ;
- une absence de responsabilité réelle ;
- une gouvernance imposée plutôt que concertée ;
- aucune transformation durable ne sera possible.
La véritable rupture ne sera pas nominale ou institutionnelle. Elle devra être systémique, culturelle et profondément politique. Elle exigera non seulement des réformes, mais une redéfinition complète du rapport entre l’État et le peuple.
Luc Alouma
loucasalouma@yahoo.fr

