Par Prof. José M. Bakima

Depuis des décennies, la République Démocratique du Congo avance comme un géant aux yeux bandés.

Crises politiques, conflits armés, déséquilibres économiques, tensions sociales : ces phénomènes semblent surgir de manière imprévisible. Pourtant, une observation attentive révèle une réalité troublante : rien de tout cela n’est réellement nouveau.

Les crises se répètent. Les cycles de violence reviennent. Les espoirs naissent, grandissent, se déforment, puis s’effondrent — avant de renaître sous une autre forme.

Alors une question s’impose : et si le problème n’était pas seulement politique, mais temporel ?

Le piège du temps linéaire

Nous avons hérité d’une vision du monde qui considère le temps comme une ligne droite : le passé est derrière, l’avenir devant, et le présent n’est qu’un point de passage.

Dans cette logique, chaque événement est unique. Chaque crise est une surprise. Chaque erreur semble nouvelle.

Mais cette vision a une conséquence grave : elle nous empêche d’anticiper.

Car si le temps est une ligne, alors il est imprévisible.

Ce que nous savions déjà

Et pourtant, dans nos propres traditions, une autre compréhension du temps existe.

Dans la pensée Kongo, le temps n’est pas une ligne. Il est un cycle.

Un cycle structuré, connu sous le nom de Dikenga :

– naissance

– croissance

– maturité

– déclin

– renaissance

Ce modèle n’est pas une simple représentation symbolique. Il constitue une véritable science du mouvement du réel.

Il nous enseigne une vérité simple, mais révolutionnaire : ce qui n’est pas compris se répète.

Relire les crises autrement

Si le temps est cyclique, alors les crises ne sont plus des accidents.

Elles deviennent :

– des phases

– des transitions

– des signaux

Un conflit n’est plus une surprise : il est l’aboutissement d’un déséquilibre non corrigé.

Un effondrement économique n’est plus un hasard : il est le résultat d’un cycle mal régulé.

Et si les prophètes n’avaient pas prédit… mais compris ?

Les traditions prophétiques, souvent perçues comme mystiques, peuvent être relues à la lumière de cette compréhension.

Dans la  Bible par exemple, les avertissements ne surgissent pas dans le vide.

Ils apparaissent toujours dans des contextes de dérive :

– injustice

– corruption

– déséquilibre moral

Le prophète ne crée pas l’avenir.
Il lit le présent avec une profondeur telle qu’il en déduit la trajectoire.

Il ne devine pas.
Il comprend.

Une révolution silencieuse : gouverner les cycles

Si cette lecture est juste, alors une conséquence majeure s’impose : gouverner, ce n’est pas réagir aux événements. C’est réguler les cycles qui les produisent.

Cela suppose une transformation profonde de l’État.

Observer, comprendre, agir

Une gouvernance fondée sur les cycles repose sur trois fonctions essentielles :

– observer les dynamiques réelles (sociales, économiques, écologiques)

– interpréter les phases du cycle

– agir au moment juste, avant la rupture

C’est une gouvernance anticipative, adaptative, enracinée.

La RDC : un cas emblématique

La République Démocratique du Congo offre un exemple frappant.

À l’Est du pays, les conflits semblent permanents.
Mais ils suivent en réalité des cycles :

– accumulation de tensions

– fragmentation

– explosion

– accalmie temporaire

Sans lecture cyclique, chaque crise est traitée isolément.
Avec une lecture Dikenga, elle devient prévisible — donc évitable.

Sortir de l’imitation

L’un des défis majeurs de nos États est l’imitation de modèles extérieurs.

Mais peut-on gouverner un pays sans comprendre ses propres rythmes ?

Peut-on imposer des solutions sans lire les dynamiques profondes du territoire ?

La réponse est non.

Retrouver notre intelligence

Le Dikenga n’est pas un retour au passé.
C’est une ressource pour penser l’avenir.

Il ne s’oppose pas à la modernité.
Il la complète, en lui apportant ce qui lui manque : une science du temps vivant.

Une proposition pour demain

Et si nous osions :

– intégrer les savoirs traditionnels dans la gouvernance,

– créer des espaces de réflexion collective inspirés du Mbongi ;

– développer des systèmes d’observation du pays en temps réel ;

– former une nouvelle génération de dirigeants capables de lire les cycles.

Alors, peut-être, pour la première fois, nous cesserions de subir.

Conclusion

Le défi de la RDC — et plus largement de l’Afrique — n’est pas seulement économique ou politique.

Il est fondamentalement épistémologique.

Il s’agit de savoir : comment comprenons-nous le monde ?

Si nous continuons à penser le temps comme une ligne, nous continuerons à être surpris.

Mais si nous acceptons de le voir comme un cycle, alors une porte s’ouvre :

– celle de l’anticipation,
– celle de la maîtrise,
– celle de la souveraineté.

Un peuple qui comprend ses cycles n’attend plus son avenir. Il le prépare.

By amedee

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