Le franc congolaisLe franc congolais
La monnaie n’appartient pas à la Banque Centrale du Congo pour qu’elle puisse en disposer comme d’un instrument de pouvoir autonome sous le simple prétexte de la conduite de la politique monétaire. La monnaie est avant tout un symbole de confiance collective ; elle représente la richesse nationale, le travail accumulé, les biens meubles et immeubles, les investissements, les entreprises, ainsi que l’ensemble de la valeur produite par la nation. Si tel n’était pas le cas, il suffirait d’imprimer sans limite pour créer la prospérité, ce qui serait absurde. La monnaie n’a de sens que parce qu’elle est adossée à la richesse réelle et à la crédibilité institutionnelle.
Dans cette logique, la Banque centrale n’est pas propriétaire de la monnaie : elle en est la gardienne, la sentinelle, l’institution de veille. Son rôle n’est pas de se substituer aux véritables autorités économiques, mais de préserver la stabilité monétaire dans le cadre d’une politique macroéconomique définie par le gouvernement. La politique monétaire n’est qu’un maillon d’un ensemble plus vaste où interagissent la politique budgétaire, la politique industrielle, la politique commerciale et l’orientation générale du développement national. Dans tous les pays sérieux, les gouverneurs de banque centrale agissent dans cette compréhension systémique. C’est précisément ce qui semble faire défaut dans l’approche actuelle du Gouverneur Wameso.
Dans le contexte de notre pays, avant toute décision, une série de questions fondamentales devrait être posée : quelle part réelle de la masse monétaire la BCC contrôle-t-elle effectivement par rapport à celle qui circule dans l’informel ? Dans la part qu’elle maîtrise, quelle est la proportion du franc congolais face au dollar américain ? Et dans cette masse en dollars, quelle part appartient réellement à l’État congolais ou aux nationaux, et quelle part dépend des multinationales, des opérateurs étrangers et des intérêts extérieurs ?
Ces interrogations sont essentielles, car elles permettent d’évaluer si les mesures actuelles relèvent d’une stratégie plausible ou d’une dérive dangereuse. Comment prétendre réglementer efficacement une devise étrangère dont l’essentiel des flux échappe au contrôle national ? Le dollar américain ne domine pas seulement les circuits formels ; il structure aussi profondément les échanges informels, les transactions commerciales, les habitudes d’épargne et même les référentiels psychologiques de valeur.
Une telle réalité monétaire ne se corrige pas par simple décret. Une monnaie étrangère aussi profondément enracinée agit comme une forme de gangrène systémique : elle a colonisé les mécanismes de confiance, les comportements économiques et les anticipations collectives. On ne traite pas une gangrène généralisée par une injonction administrative ou une thérapie de choc. L’amputation brutale de l’organe visible n’est pas la solution lorsque l’infection s’est diffusée dans tout l’organisme. Il faut traiter la maladie en profondeur, avec patience, cohérence et des instruments adaptés.
Or, la brutalité des mesures engagées par le Gouverneur Wameso a provoqué l’effet inverse : au lieu d’atténuer progressivement l’ancrage du dollar dans l’économie congolaise, elle a créé un choc qui fragilise davantage le franc congolais. L’appréciation artificielle de la monnaie nationale a transféré contre elle toute la pression monétaire, avec pour conséquence immédiate une hausse vertigineuse des prix que beaucoup observent sans encore l’assumer publiquement. La dédollarisation imposée sans base structurelle devient ainsi une source supplémentaire d’instabilité.
Il faut aussi poser la question de la faisabilité politique et économique. Les multinationales minières, les grands opérateurs économiques et les investisseurs étrangers, dont la puissance financière dépasse parfois celle de l’État congolais lui-même, sont-ils réellement disposés à se soumettre à une interdiction des transactions en dollars américains sans garanties crédibles ? Avec quel levier institutionnel, quelle force de contrainte réelle, la BCC pourrait-elle imposer une telle discipline dans un environnement où elle ne maîtrise ni les flux majeurs ni les centres de décision économique ?
Dans bien d’autres contextes, une politique aussi mal calibrée exposerait son auteur à des responsabilités juridiques sérieuses. Car il ne s’agit pas ici d’une simple expérimentation technique, mais d’une orientation susceptible d’entraîner l’ensemble de l’économie nationale vers une crise profonde, voire un coma économique.
Face à cette situation, il serait plus judicieux d’explorer des solutions structurelles plutôt que coercitives. À la place de M. Wameso, j’aurais milité pour la facilitation de l’implantation d’une banque commerciale ou d’investissement exclusivement dédiée à la monnaie nationale. Il nous faut des banques relais qui manipulent uniquement le franc congolais, afin de reconstruire progressivement une culture monétaire nationale.
L’épargne, les dépôts, les retraits, l’octroi de crédits, les financements d’investissements : tout cela doit pouvoir exister dans un écosystème exclusivement libellé en FC. C’est seulement dans une telle spécialisation bancaire qu’une préférence monétaire cohérente peut émerger. Les banques actuelles, pour la plupart tournées vers les intérêts des multinationales et structurées autour de la sécurisation des flux en devises, ne pourront jamais remplir cette mission. Elles ne sont ni conçues pour cela, ni guidées par cette finalité.
La véritable stratégie de redressement monétaire ne consiste donc pas à interdire brutalement le dollar, mais à construire progressivement les institutions capables de redonner au franc congolais sa crédibilité, sa profondeur et sa fonction naturelle dans l’économie. Si les idées manquent, en voilà une qui pourrait véritablement redorer l’image d’une Banque centrale stratège, lucide et soucieuse du redressement monétaire national.
Luc Alouma

By amedee

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