José BakimaJosé Bakima

PAR JOSE M. BAKIMA

La rencontre entre les Huit Chapitres de Maïmonide, dans l’édition commentée par René Lévy, et le paradigme Kongo constitue bien davantage qu’un exercice de comparaison philosophique.

Elle met en présence deux grandes traditions de sagesse qui, malgré la distance géographique, historique et culturelle qui les sépare, partagent une même interrogation fondamentale :

  • Qu’est-ce qu’une vie humaine accomplie ?
  • Comment gouverner ses passions ?
  • Comment orienter sa puissance ?
  • Comment vivre avec les autres ?
  • Comment se rapprocher de la vérité ?
  • Comment participer à un ordre plus grand que soi ?

Ces questions traversent aussi bien l’œuvre de Maïmonide que la cosmologie Kongo.

Pourtant, les réponses qu’ils proposent révèlent deux architectures intellectuelles distinctes.

L’une est principalement orientée vers la perfection morale et intellectuelle de l’être humain.

L’autre vers l’harmonisation simultanée de l’être humain, de la communauté, de l’histoire et du cosmos.

C’est précisément dans cette différence que réside leur richesse.

DEUX MANIÈRES D’HABITER LE MONDE

Maïmonide écrit au croisement de trois héritages :

  • la tradition biblique ;
  • la philosophie grecque ;
  • la pensée arabe médiévale.

Son projet est immense.

Il cherche à montrer que la foi, la raison et l’éthique ne sont pas contradictoires.

L’être humain doit apprendre à gouverner ses passions, à développer son intelligence et à orienter sa liberté vers le bien.

L’objectif ultime est la perfection de l’âme et la proximité avec l’Intellect divin.

Le paradigme Kongo poursuit également une quête d’harmonie.

Mais il emprunte une autre voie.

L’homme n’y apparaît jamais comme une conscience isolée.

Il est toujours situé :

  • dans une lignée ;
  • dans une communauté ;
  • dans un cycle historique ;
  • dans un cosmos vivant.

La question n’est donc pas seulement :

Comment devenir sage ?

Mais aussi :

Comment participer à la continuité du vivant ?

LE JUSTE MILIEU ET LA SPIRALE

L’une des plus belles convergences entre les deux traditions concerne la recherche de l’équilibre.

Pour Maïmonide, héritier d’Aristote, la vertu réside dans le juste milieu.

Le courage se situe entre la témérité et la lâcheté.

La générosité entre l’avarice et la prodigalité.

L’équilibre moral consiste à éviter les excès.

Cette intuition demeure d’une grande profondeur.

Le paradigme Kongo la reprend mais la transforme.

À travers le Dikenga et la Nkodia, l’équilibre cesse d’être uniquement un point.

Il devient un mouvement.

La vie n’avance pas en ligne droite.

Elle avance par cycles.

Par passages.

Par métamorphoses.

Musoni.

Kala.

Tukula.

Luvemba.

Le centre n’est plus un lieu fixe.

Il devient une capacité à rester accordé au mouvement du réel.

La sagesse n’est plus seulement mesure.

Elle devient également rythme.

GUÉRIR L’ÂME OU RÉTABLIR L’HARMONIE ?

Les Huit Chapitres proposent une véritable médecine de l’âme.

Les passions excessives sont comparables à des maladies.

Le philosophe agit comme un médecin.

Il aide l’homme à retrouver son équilibre intérieur.

Cette approche demeure extraordinairement moderne.

Mais la pensée Kongo introduit une dimension supplémentaire.

L’être humain n’est pas seulement un psychisme.

Il est un système vivant composé du :

  • Muela (souffle, conscience, intériorité) ;
  • Moyo (énergie vitale) ;
  • Nitu (corps et incarnation).

La maladie n’est donc pas uniquement un désordre moral.

Elle peut être une rupture de circulation entre ces trois dimensions.

Plus encore :

la souffrance individuelle peut révéler une rupture du lien avec le Mbongi, avec les Mahamba ou avec la continuité collective.

La guérison cesse alors d’être seulement individuelle.

Elle devient relationnelle.

LE LIBRE ARBITRE ET LA QUESTION DE LA PUISSANCE

Le huitième chapitre de Maïmonide constitue l’une des plus belles défenses du libre arbitre dans l’histoire de la philosophie.

L’homme n’est pas prisonnier des astres.

Il n’est pas déterminé par le destin.

Il est responsable.

Cette affirmation demeure fondamentale.

Le paradigme Kongo partage cette conviction.

Mais il l’exprime à travers une autre triade :

  • Kindoki.
  • Ndoki.
  • Kimfunia.

La Kindoki représente la connaissance des forces visibles et invisibles.

Le Ndoki est celui qui les met en œuvre.

La Kimfunia est la corruption de cette puissance.

Nous retrouvons ici une question devenue centrale pour notre époque :

Toute puissance est-elle légitime ?

La réponse Kongo est claire.

Non.

La puissance n’est légitime que lorsqu’elle sert la continuité du vivant.

À cet endroit, la réflexion Kongo rejoint étonnamment les préoccupations contemporaines concernant :

  • la technologie ;
  • l’intelligence artificielle ;
  • la biologie ;
  • le pouvoir politique.

La question n’est plus :

Pouvons-nous le faire ?

Mais :

Au service de quoi utilisons-nous cette puissance ?

LE MUNTU ET LE SAGE

La comparaison atteint son point culminant lorsqu’on examine la finalité de l’existence humaine.

Chez Maïmonide, le sage accompli est celui qui a harmonisé ses facultés et orienté son intelligence vers la connaissance du vrai.

Chez les Kongo, le Muntu accompli possède également cette maîtrise intérieure.

Mais il ne s’arrête pas là.

Le Muntu devient un maillon conscient de la continuité.

Il reçoit.

Il transforme.

Il transmet.

Il relie les Mahamba (mémoire des ancêtres) à la Zinga (continuité de la vie).

Son accomplissement n’est jamais purement individuel.

Il demeure toujours relationnel.

LA SINGULARITÉ DU PARADIGME KONGO

La grandeur de Maïmonide réside dans sa défense de la raison, du libre arbitre et de la responsabilité morale.

Sa pensée demeure indispensable pour lutter contre le fatalisme, le fanatisme et les dérives irrationnelles.

Mais le paradigme Kongo apporte quelque chose de différent.

Il introduit une réflexion systémique sur la continuité.

Il relie :

  • l’individu ;
  • la communauté ;
  • les ancêtres ;
  • les générations futures ;
  • la nature ;
  • l’histoire ;
  • le cosmos.

Là où Maïmonide cherche principalement à répondre à la question :

Comment l’homme peut-il devenir juste ?

Le paradigme Kongo ajoute une autre question :

Comment la vie peut-elle continuer à travers lui ?

DEUX SAGESSES POUR LE XXIe SIÈCLE

Le dialogue entre Maïmonide et le paradigme Kongo ne conduit pas à choisir entre l’un et l’autre.

Il révèle leur complémentarité.

Maïmonide nous rappelle que la liberté exige la responsabilité.

Le paradigme Kongo nous rappelle que la responsabilité exige la transmission.

Maïmonide nous enseigne la discipline de l’âme.

Le paradigme Kongo nous enseigne la continuité du vivant.

L’un protège la raison contre l’illusion.

L’autre protège la civilisation contre l’oubli.

Et peut-être le XXIe siècle a-t-il besoin des deux.

Car la crise contemporaine n’est pas seulement une crise de vérité.

Elle est aussi une crise de transmission.

Et c’est précisément là que le dialogue entre ces deux traditions devient d’une étonnante actualité.

 

By amedee

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